La mémoire, l’oubli et la culture

Longtemps absent de ce blog pour des raisons que certains savent et que ce qui ne savent pas sauront, j’y reviens en inaugurant une autre rubrique que j’appellerai « En lisant… ». J’y mettrai des extraits de beaux textes (sans préjuger de leur difficulté) que je rencontrerai dans mes lectures. Je poste celui-ci qui est du philosophe italien Giorgio Agamben (qui n’a rien à voir avec Giorgio Armani :-)) qui a commis il y a quelques années un commentaire de l’épître aux romains (eh oui!), commentaire sur lequel je reviendrai plus tard. J’ai repris la lecture du livre (travaillé déjà il y a quelques années, mais à ce que j’y découvre, pas assez alors) et je pense que les lignes qui suivent sont les plus belles pages que l’auteur y ait écrites. On connait la boutade qui veut que la culture, ce soit ce qui reste quand on a tout oublié. Eh bien, on en oublie beaucoup, certes! Mais l’essentiel n’est peut-être pas, dans ce cas précisément ce qui reste, mais… ce qu’on a oublié!

Malgré les efforts des historiens, des scribes et des archivistes en tout genre, la quantité de ce qui, dans l’histoire de la société comme dans celle des individus, est irrémédiablement perdu est infiniment plus importante que ce qui est peut être recueilli dans les archives de la mémoire. À chaque instant, la mesure de l’oubli et de la ruine, le gaspillage ontologique que nous portons inscrit en nous, excèdent largement la piété de nos souvenirs et de notre conscience. Mais le chaos informe de ce qui a été oublié n’est ni inerte ni inefficace – au contraire, il agit en nous comme une force tout aussi grande que celle de la masse des souvenirs conscients, même si c’est de manière différente. Il y a une forme et une opération de l’oublié qui ne peuvent être mesurées en terme de mémoire consciente ou accumulées comme savoir, et dont la présence détermine la valeur de tout savoir et de toute conscience. Ce que le perdu exige, c’est non pas d’être rappelé et commémoré, mais de rester en nous et parmi nous en tant qu’oublié, et tant que perdu – et seulement dans cette mesure, en tant qu’inoubliable.

De là l’insuffisance de toute relation à l’oublié qui chercherait simplement à le renvoyer à la mémoire, à l’inscrire dans les archives et dans les monuments de l’histoire – ou, à la limite, à construire pour celui-ci une autre tradition et une autre histoire, celle des opprimés et des vaincus qui s’écrit avec des instruments différents de ceux qui sont employés par l’histoire dominante mais qui ne diffère pas substantiellement d’elle. Contre cette confusion, il faut rappeler que la tradition de l’inoubliable n’est précisément pas une tradition – elle est bien plutôt ce qui marque toutes les traditions  d’un sceau d’infamie ou de gloire, et parfois les deux à la fois. Ce qui rend chaque histoire historique et chaque tradition transmissible, c’est le noyau inoubliable qu’elles portent en leur sein. L’alternative n’est donc pas ici entre l’oubli et le souvenir, entre l’inconscience et la conscience: l’élément décisif est seulement la capacité de rester fidèle à ce qui, bien qu’il ait été sans cesse oublié, doit pourtant rester inoubliable et exige en quelque sorte de demeurer avec nous, d’être encore – pour nous – d’une certaine manière possible.

Giorgio Agamben, Le temps qui reste, trad. fr. J. Revel, Payot-Rivages, p. 72-73

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