L’épuisement des symboles

Le privé ne fait pas histoire, disait Hannah Arendt. Le privé, la vie privée, est par définition selon elle une vie privée d’histoire. Pour qu’une vie fasse histoire, il faut qu’elle apparaisse dans le domaine public, qu’elle soit prise en charge si l’on veut par d’autres regards qui puissent justement en faire le récit, lui offrant cette insigne dignité de transcender malgré sa singularité, les frontières de l’espace et du temps ; bref, de s’inscrire dans la mémoire, de faire symbole.

Mais il se peut que nous en arrivions peu à peu, de nos jours, à ce que la vie publique elle-même ne fasse plus histoire. Arendt, déjà, relevait la chose. Si le domaine public consiste en effet en ce que d’autres donnent de la valeur, pour ainsi dire, à mes actions, une société qui encourage à choisir ses valeurs ou, ce qui est le même, à valoriser ses propres choix… en est une qui, bientôt, n’a plus d’histoire à raconter, ni de mémoire à faire vivre. L’homme démocratique, disait Tocqueville, ne sait pas s’inquiéter de l’avenir mais seulement du lendemain. Dans les logiques d’une société de masse – qui est, avant tout, une société de consommateurs – la réussite et la sécurité financières remplaçant la réputation et la gloire, la notion d’une dignité dont on puisse se souvenir s’en trouve, peu à peu, rognée sinon ruinée, pensait Arendt. C’est la ruine des symboles.

Qu’on soit d’accord ou pas avec Arendt sur ce point, on ne peut manquer de constater ce que je nomme ici l’épuisement des symboles. Car, puisque l’espace public ne saurait néanmoins se passer de récit, nous en fabriquons toujours de façon recommencée. Mais ils semblent s’épuiser aussi vite qu’ils sont créés. Celui qui regarde l’actualité troublée de la France de ces 18 derniers mois ne saurait durablement en douter.

je suis épuiséAutour des tristes événements de janvier 2015, il y eut un sursaut qu’on a dit citoyen – et la chose eut une ampleur même mondiale. Les Je suis Charlie, partout placardés et arborés – jusque sur les murs de mon église – même s’ils trahissent la propension de l’homme de masse à consommer du nouveau – même quand il s’agit d’horreur – n’en faisaient pas moins signe à un quelque chose. Ou, du moins, avons-nous cru qu’ils faisaient signe à quelque chose qu’il s’agissait alors de trouver, d’orienter, de consolider, de raconter pour faire mémoire et résister.

Certes, les dandys déconstructeurs de la French Theory nous avertissaient de l’entrée en une ère qui se paye les « grands » récits. Et il en faut peu pour constater que les récits s’émiettent sans qu’on puisse jamais rêver de leur possible coagulation, dans une culture où nous sommes souvent incapables de trancher entre ceux qui ont raison et ceux qui ont tort par « peur » de figurer sur la liste « intolérants ». Entre celui qui tue, et ceux qui mentent pour couvrir ce qu’ils n’ont pas fait – et qui même fait, n’aurait sûrement pas empêché le pire – où en sommes-nous vraiment après Nice ?

Mais le vrai problème me semble ailleurs. C’est que nous avons de très mauvais « conteurs ». Dans tout véritable récit, celui qui conte et raconte, en réalité rapporte ce qu’il a vu. Le « il était une fois » est presque l’indice d’un témoignage oculaire et transforme le récitant en un protagoniste (rescapé ?) et capable, pour cette raison, de raconter une histoire qui rassemble. De plus en plus pourtant, ceux qui nous racontent les histoires de malheurs qui nous assaillent le font depuis derrière leurs écrans, depuis derrière des studios bien plus gardés et sécurisés que la Promenade des Anglais, depuis derrière des Élysées beaucoup plus sécurisées que le Bataclan ; et s’il leur arrive de voyager en train, il est fort à parier qu’occupant un wagon entier de « gardes », ils ne risquent guère d’être atteints par un tueur fous venant d’Amsterdam. Alors quand deux jours après, ils se pointent devant des caméras pour raconter les histoires de ce qui nous arrivent, tout le monde a le sentiment qu’ils n’y comprennent pas grand-chose. Même les enfants le savent, il n’y a pas pire pour un récit que de devenir ennuyeux.

Mais dans une certaine mesure, ce n’est pas de leur faute. Ils sont le miroir de ce que nous sommes. Oui, tout autant préoccupés par notre propre sécurité – qu’ils s’acharnent à vouloir nous fournir – lorsque se passent ces malheurs, nous sommes plus prompts à pousser un cri de soulagement qu’un cri de désespoir. Ou pour le dire mieux, notre soulagement de n’avoir pas été atteints l’emporte beaucoup très largement sur notre solidarité avec les victimes – qui sont d’ailleurs parfois tellement loin que notre sympathie échoue devant la publicité qui passe après la minute d’info. Ou pour le dire mieux encore, nous savons presque tous maintenant qu’il y aura malheureusement encore des victimes ; et notre seule prière : que ce ne soit pas moi ! Or, (Arendt), lorsque je suis seul à prendre en charge ma propre histoire, c’est que c’en est fini d’un espace public possible.

Comment d’ailleurs comprendre les épanchements dont nous sommes régulièrement témoins à la télé ? Est-ce pour la télé, ie pour le spectacle, pour ceux qui sont morts, est-ce même une forme de solidarité nationale ? Habitués de films d’horreur et de jeux vidéos sanglants, accoutumés à normaliser l’avortement ou l’euthanasie bientôt, ou à voir des migrants mourir en Méditerranée, il y a fort à parier que les histoires de vies fauchées ne nous touchent plus vraiment.

Ce qui nous touche vraiment, nous le savons, c’est lorsqu’on touche à nos affaires. Il faut le dire : nos affaires ont aujourd’hui plus de valeur qu’une vie humaine. La télévision, par exemple, continue sereinement ses affaires en nous servant de la publicité par intervalle régulier même lorsque nous sommes touchés au plus profond de nous-mêmes, si bien qu’on soupçonne que nous faire pleurer est peut-être bon pour ses affaires. Mais on pourrait trouver d’autres exemples. Nous voyons des migrants mourir, avec plus ou moins de compassion mais quelque part, c’est bon pour nos emplois. Nous traitons la vie humaine – et par suite l’avortement – avec tellement de légèreté qu’on a parfois, avec encore autant sinon plus de légèreté, justifié ce dernier par la nécessité de poursuivre une « carrière ». Rien qu’à y regarder de près, ce qui a aujourd’hui la dignité de traverser les frontières, c’est d’abord les sous, ensuite les marchandises ; les hommes qui les fabriquent eux, arrivent en dernière position. Et si l’on veut davantage d’éléments, il faut penser au fait que, par exemple, nous avons été très unanimement énervés contre les grévistes de la CGT, les journalistes avec, quand ils ont bloqués les raffineries mettant à mal nos « affaires », que lorsqu’une vie humaine est fauchée. L’exemple de l’avortement que je donne plus haut n’est pas seulement polémique : si nous sommes incapables de nous émouvoir devant une vie injustement fauchée, il est à craindre que le nombre ne nous fasse pas vraiment plus d’effet.

Ce qui épuise les symboles tout simplement, c’est peut-être donc notre propension marchande. Culture de masse, dirait Arendt. Il est à craindre que tout se monnayant, les attentats n’entrent dans le jeu…

Aussi, au milieu des malheurs qui nous assaillent, ce qu’il nous faudrait, ce ne sont pas des sauveurs : Dieu sait qu’il n’en existe pas, hors LUI – et que tous ceux qui se dandinent devant nous sont destinés à se casser la figure comme nous. Mais le message que LUI nous adresse est ce que la nation immaculée, ce qu’aucune nation, prétendument mandatée par je ne sais quelle divinité pour porter je ne sais quelle paix aux limites du monde, n’est jamais prête à entendre : Arrête de chercher la paille dans les yeux de l’ennemi pour regarder (enfin) la poutre qui est dans les tiens. A défaut de croire en Dieu et d’entendre ce message, en ces temps sombres qui sont les nôtres, ce dont nous avons besoin, ce sont des gens qui pourraient nous raconter l’histoire de ce qui nous arrive pour nous permettre de comprendre et tenir. Mais il est à craindre que nous attendions longtemps encore, et que nous chantions La Marseillaise jusqu’à user… le symbole !

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