Qu’importe le fracas…

J’ai aimé ce texte pour son dernier paragraphe. Le lecteur comprendra pourquoi. C’est la préface à Physionomie des Saints écrit par Ernest Hello (voir ici et ) dans le très rationaliste 19è siècle. Cela explique sans doute le ton des paragraphes précédents mais la musique du dernier me semble intemporelle. Et il fallait une âme pure pour écrire une page aussi belle.

Ce siècle est un combat, un fracas, un éclat, un tumulte. Souffrez que je vous présente en ce moment quelques hommes pacifiques. Car il y en eut ; à regarder le monde, on est tout près de s’en étonner. Il y eut des Pacifiques. Parmi eux plusieurs ont reçu une dénomination singulière, officielle, et s’appellent des Saints.

Des Saints ! Souffrez que je vous arrête un instant sur ce mot. Des Saints ! Oubliez les hommes dans le sens où il le faut pour vous souvenir de l’homme. Souvenez-vous de vous-même. Regardez votre abîme. Pour qu’un homme devienne un Saint, songez à ce qu’il faut qu’il se passe. Pourtant ce fait s’est accompli. S’il s’était accompli une seule fois, l’attention serait peut-être plus facilement fixée sur lui. Mais il est arrivé souvent. Souvent! quel mot pour une telle chose! […] Une des grandes erreurs du monde consiste à se figurer les Saints comme des êtres complètement étrangers à l’Humanité, comme des figures de cire, toutes coulées dans le même moule. C’est contre cette erreur que j’ai voulu particulièrement lutter.

Les Élus diffèrent en intelligence, en aptitudes, en vocation. Ils ont des dons différents, des grâces différentes. Et pourtant une ressemblance invincible réside au fond de ces différences énormes. Ils portent tous une certaine marque, la marque du même Dieu. Leurs vies, prodigieusement différentes entre elles, contiennent, en diverses langues, le même enseignement. […] Il y en a de célèbres, il y en a d’oubliées. Elles sont échelonnées à tous les degrés de l’échelle. Travaux, épreuves, occupations, vocations, vie intérieure, vie extérieure, lutte du dedans, lutte du dehors, état social, siècle, situation, mille choses diffèrent en elles et autour d’elles ; et plus elles sont diverses, plus vous verrez éclater en elles le principe d’unité qui leur donne la vie. Elles ont la même foi; elles chantent toutes, et c’est le même Credo qu’elles chantent. A travers le temps et l’espace, sur le trône, dans le cloître ou dans le désert, elles chantent le même Credo. J’ai essayé de montrer que plusieurs Saints sont plusieurs hommes, et qu’il n’y a qu’un seul Évangile.

J’ai pris, pour dire ces choses immortelles et tranquilles, l’heure où le monde passe, faisant son fracas. Un des caractères de l’Église catholique, c’est son invincible calme. Ce calme n’est pas la froideur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse pas séduire par leurs faiblesses. Au milieu des tonnerres et des canons, elle célèbre l’invincible gloire des Pacifiques, et elle la célèbre en la chantant. Les montagnes du monde peuvent s’écrouler les unes sur les autres. Si c’est ce jour-là la fête d’une petite bergère, de sainte Germaine, par exemple, elle célébrera la petite bergère avec le calme immuable qui lui vient de l’Éternilé. Quelque bruit que fassent autour d’elle les peuples et les rois, elle n’oubliera pas un de ses pauvres, un de ses mendiants, un de ses martyrs. Les siècles n’y font rien, pas plus que les tonnerres. Pendant que les tonnerres grondent, elle remontera le cours des siècles pour célébrer la gloire immortelle de quelque jeune fille inconnue pendant sa vie, et morte il y a plus de mille ans. C’est en vain que le monde s’écroule. L’Église compte ses jours par ses fêtes. Elle n’oubliera pas un de ses vieillards, pas un de ses enfants, pas une de ses vierges, pas un de ses solitaires. Vous la maudissez. Elle chante. Rien n’endormira et rien n’épouvantera son invincible mémoire,

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