La loi inopérante: de Rousseau à St Paul

René Girard a dit depuis déjà bien longtemps et il est dommage qu’on ne l’ait guère entendu surtout en France, ce qui, à son avis faisait la modernité de la modernité occidentale – si l’on peut se permettre d’exprimer ainsi les choses. Et cela est ceci : nous savons et c’est cela qui fait l’orgueil du moderne, nous savons donc ce que d’autres n’auraient su que partiellement à savoir qu’il n’y a pas de bonne violence. Les sociétés humaines seraient fondées selon Girard sur le partage entre bonne et mauvaise violence, la bonne violence (celle qui est exercée par le policier, par exemple) étant celle qui lutte contre la mauvaise violence (celle qui est exercée par le brigand, par exemple). Si l’on savait depuis toujours que le policier peut se tromper et qu’il se trompe souvent, que la justice est aveugle – on aurait toujours pensé à suivre Girard que son pouvoir était du moins légitime, entre autres souvent, parce qu’il le tenait de Dieu ou des dieux (ou de façon beaucoup plus complexe chez l’auteur, parce que la violence finit toujours par fabriquer un dieu d’elle-même).

Mais les dieux sont morts pour le moderne et l’abîme que cela ouvre sous ses pieds est immense. Non seulement il sait que la « bonne » violence peut se tromper de bonté, mais surtout, même quand elle sonne « juste », elle lui paraît toujours illégitime. Au nom de quoi en effet pourrait-on préférer une violence à une autre ? Que Satan expulse Satan (=que la violence chasse la violence), soit. Mais Satan est Satan et il n’y a aucune bonne raison de préférer le premier au second. C’est donc sur ce savoir inquiétant (cette révélation abyssale), que l’on doit au christianisme et que l’on ne peut manquer en tant que moderne, que le temps moderne serait différent des autres qui l’ont précédé selon la temporalité que s’est fabriquée la modernité elle-même (c’est sans doute l’aspect où cette pensée reste elle-même prisonnière du moderne, mais passons).

justiceL’institution que cela affecte le plus est sans doute la Loi. La Loi est en effet censée représenter la « bonne violence » (on oublie trop volontiers combien la loi est violente parce que souvent, par principe, on en accepte la violence comme bonne et/ou meilleure qu’une autre!) Ce n’est pas pour rien qu’il y a de nos jours une telle inflation de lois qui se contredisent et s’annulent sans que cela promette de s’arrêter. C’est pour la simple raison qu’aucune d’elles ne paraît plus légitime que l’autre. Tant que la Loi venait de Dieu (théologie) ou était déduite de l’ordonnancement de l’univers (cosmologie) – voir ici les travaux de Rémi Brague (lire ceci) –, elle pouvait se parer d’une légitimité qui échappait à la prise de l’homme. Mais comment la loi peut-elle faire autorité pour un homme (moderne) qui est conscient d’en être lui-même l’auteur ? Comment le sapere aude! dont le propre est de ne respecter aucune autorité pourrait-il faire autorité ? Ces jours-ci, en France, ce sont précisément ceux qui sont chargés de faire respecter les Lois qui les contestent – les bien-nommés « policiers frondeurs ». Ils n’ont sans doute pas tort, mais ils nous montrent que la crise est profonde !

De tous les « modernes » il semble que Rousseau ait été celui qui a exprimé avec le plus de douleur et d’optimisme cette aporie – mais vous le savez, l’optimisme est le mot qu’on a inventé pour dire que la catastrophe est inévitable. J’ai commenté un texte Du contrat social il y a quelques années qui commençait ainsi (II,7) :

Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes, & qui n’en éprouvât aucune, qui n’eût aucun rapport avec notre nature, & qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous, & qui pourtant voulût biens s’occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle & jouir dans un autre.

Rousseau connaît donc le besoin de théologie (ou de cosmologie dont il était question plus haut : « Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à l’intervention du ciel & d’honorer les Dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l’Etat comme à celles de la nature, & reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l’homme & dans celle de la Cité, obéissent avec liberté, & portassent docilement le joug de la félicité publique ».) C’est pourquoi les qualités qu’il prête ensuite au bon Législateur sont proprement divines ne serait-ce que pour l’obligation qui pèse sur lui de changer rien moins que la nature humaine. Lorsque font défaut ces qualités que je dis divines, c’est-à-dire lorsque le Législateur est seulement un homme, c’est-à-dire lorsque celui qui commande aux lois commande aussi aux hommes, « ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n’altérassent la sainteté de son ouvrage ». Ce Législateur divin, Rousseau le voit dans la Volonté Générale pour ne pas dire tout simplement le Peuple qui est appelé ainsi à imiter les décrets divins. Le paradoxe est qu’en vérité tout le monde sait que désormais, il n’y a pas de dieu derrière nos lois. Comment, par quel miracle pourrait-on mettre la loi au dessus du peuple alors que c’est le peuple qui est à l’origine de la loi et (qu’en plus), il le sait ?

Il faudrait… il faudrait… de l’optimisme dans le sens que je disais tantôt. Rousseau:

Pour qu’un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique & suivre les règles fondamentales de la raison d’Etat, il faudrait que l’effet pût devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, & que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles.

EgliseAutant dire que la Loi est impossible. Sans que cela signifie que nous sommes perdus! Peut-être, mais peut-être seulement, est-il arrivé le temps où ce n’est plus vers la Loi qu’il faudrait se tourner mais vers ce qui dépasse la Loi en l’accomplissement. Le lecteur aura peut-être saisi dans ce tour de phrasés abscons un écho de l’Evangile et de Saint Paul. Pour René Girard en tout cas, il faudrait dire qu’une dimension fondamentale de la Révélation chrétienne arrive à maturation durant les temps modernes : l’idée selon laquelle, dans le temps messianique, c’est-à-dire aujourd’hui, c’est-à-dire depuis que le Christ est apparu au monde, la Loi est devenue inopérante. Inopérante parce qu’elle s’est retournée contre elle-même (voir la critique par Jésus de la perversion de la Loi par les pharisiens), qu’elle s’est de ce fait désactivée et est devenue inopérante. On peut voir chez Saint Paul, des lignes fortes de cette question notamment dans l’épître aux Romains par exemple. Même ceux qui ne l’ont pas lu savent qu’il n’a cessé de répéter une chose : la Loi ne sauve pas ; ou mieux, elle ne sauve plus ! Les lecteurs d’Agamben retrouveront ici un thème qui ne cesse de nourrir les travaux (historiques) de ce philosophe italien – qui d’ailleurs s’est alimenté à la source paulinienne (dans Le temps qui restevoir un extrait ici)

C’est cela qui fait l’abîme et explique la fuite en avant constante. En effet, par quoi remplacer la loi pour fonder une société ? Le message évangélique qui désactive la loi propose une réponse (simple) : l’amour du prochain – qui est l’accomplissement de la Loi. Mais peut-on fonder une société sur l’amour du prochain ? Réponse de Girard : nous n’avons pas le choix. Les lois ne tiendront plus parce que nous ne pouvons plus fabriquer du sacré : elles se bousculeront et se remplaceront sans répit, et cet abîme n’ouvre que dans deux directions : soit l’apocalypse (du nucléaire ou de la terre qui explose de réchauffement), ou la direction de l’amour qui est accueil de la Rédemption. Il n’est pas étonnant qu’avec un tel message, Girard n’ait pas été beaucoup aimé.

Mais il me semble qu’une chose au moins à quoi cela ouvre est de constater en quoi le projet moderne était un échec dès le départ. Si projet il y avait, il voulait réaliser le christianisme. Et dans une certaine mesure, il y est parvenu et les chrétiens pourraient se revendiquer de toutes les plus belles réalisations de la modernité – et ils l’ont fait, et n’étant pas comme on le dit souvent en insulte, sur une île, ils y ont souvent même participé – même une contre-culture n’est pas hors du monde (mais c’est déjà un autre débat). Oui, la modernité a entendu réaliser le christianisme, mais sans le christianisme. Elle a pris l’écorce et abandonné le noyau. Et c’est là qu’elle a boité dès le départ. La question pour les chrétiens aujourd’hui est précisément comment recueillir l’héritage de la modernité, c’est-à-dire comment réaliser le christianisme avec le christianisme ! Difficile enjeu, grand défi !

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