Arendt: Chesterton et Péguy

Il est heureux de découvrir, un jour que les auteurs qu’on aime à lire se lisent entre eux. C’est la grande surprise qui est à l’origine de ma traduction de ce texte de Hannah Arendt portant en particulier sur G.K. Chesterton (dont j’ai déjà parlé, cliquer l’onglet dans le menu), ses affinités avec Péguy que je connais moins mais dont j’ai ressenti l’étrange proximité avec le gentleman de Kensington en lisant Petit christianisme d’insolence dont je reparlerai sans doute bientôt. Comme on le voit vers la fin, ce fut l’occasion détournée pour critiquer le maritainisme – dont j’ai décrit mon malaise de lecteur dans ma thèse ; la critique du thomisme porte un peu moins dans la mesure où il n’est pas sûr qu’Arendt connaissait Thomas autant qu’elle connut Augustin. Trop de coïncidences, donc, qui m’ont fait presque regretter d’avoir vécu jusqu’ici en ignorant ce texte. Reste à dire que j’attends aussi de voir un texte où Arendt paierait sa dette envers Simone Weil. Et à ajouter que, venant de H. Arendt, dire que Chesterton n’était pas artiste mais un homme publique, est un compliment de haut vol. Je devrai sans doute commenter ce texte un jour ; aujourd’hui, mon exégèse ne fait que longtemps retarder le plaisir de le lire. Pour le 81ème anniversaire de la mort de Chesterton dont, je le rappelle, le procès de béatification est en cours. Brave bonhomme, prie pour nous !

Christianisme et Révolution

Lors même qu’il est évident que les Églises chrétiennes en Europe ont survécu au fascisme, à la guerre et à l’occupation tant sur les plans religieux qu’organisationnels, la question demeure toutefois de savoir si nous verrons une renaissance chrétienne, catholique en particulier, en France et dans la vie intellectuelle française. On ne saurait douter de la part prise par divers personnalités et mouvements catholiques dans la Résistance ni sur l’attitude hautement louable d’une grande part du bas clergé. Ceci ne signifie pourtant pas que ces catholiques aient une position politique propre.
À l’heure actuelle, il semblerait plutôt que les vielles passions anticléricales ont perdu leur vitalité en France – en contraste de l’Espagne et probablement de l’Italie – et, en tant que tel, qu’un des enjeux les plus importants de la politique intérieure française depuis la Révolution est en passe de disparaître sans heurts de la scène politique.
Nous avons été témoins de vagues de renaissances néo-catholiques successives depuis la décadente fin de siècle qui, d’ailleurs, les engendra (les unes après les autres). L’Affaire Dreyfus en donna le départ avec les fameux « catholiques sans la foi » qui donna naissance, plus tard, à l’Action Française, avant d’être condamné par le pape [Pie XI] en 1926 et de finir dans l’allégeance à Hitler, leur vrai maître. Avec leur irrépressible admiration de l’ordre pour l’ordre, ils étaient les disciples décadents de Maistre, ce grand champion de la réaction et grand virtuose de la prose française. Et l’on doit admettre qu’ils mêlèrent à l’ennui mortel des théories réactionnaires la violence de la polémique et une certaine passion pour la dialectique.
Ces « Catholiques sans la foi » aimaient l’Église – qui demeure le plus grand exemple d’organisation autoritaire et, en cette qualité, avait tenu deux mille ans d’histoire ; ils avaient un mépris à peine dissimulé pour le contenu de la foi chrétienne, précisément en raison des ses éléments intrinsèquement démocratiques. Ils étaient catholiques parce qu’ils détestaient la démocratie ; ils détestaient d’autant plus les enseignements sur la charité et l’égalité des hommes qu’ils avaient d’admiration pour le bourreau qui selon de Maistre est le plus solide socle de la société et pour la possibilité d’une domination hiérarchique.
Mais à côté de ces dilettantes du fascisme, fit irruption un mouvement de renaissance catholique assez différent dont les plus grands représentants furent Péguy et Bernanos en France et Chesterton en Angleterre. Ils essayaient eux aussi de se soustraire au monde moderne et, par conséquent, tombaient quelquefois dans de funestes alliances avec les « Catholiques sans la foi », alliances dans lesquelles ils jouaient évidemment le rôle des doux rêveurs. En témoignent par exemple les relations de Maritain avec l’Action Française, ou l’étrange amitié entre G.K. Chesterton et Hilaire Belloc. [Étrange alliance] dans la mesure où ce que les Bernanos, Péguy ou Chesterton détestaient dans le monde moderne, c’était moins sa démocratie que son défaut de démocratie. Ils ne se laissaient pas abuser par ces apparences de démocraties qui cachaient des ploutocraties ou par les parures d’une république qui ressemblait davantage à une machine politique. Ils voulaient la liberté pour les hommes, et la raison pour l’esprit. Ils commencèrent par une profonde haine de la société bourgeoise qu’ils savaient essentiellement anti-démocratique et profondément pervertie. Ils combattaient sans relâche cette invasion insidieuse de la morale et des valeurs bourgeoises sur tous les aspects de la vie et sur toutes les classes sociales. Ils combattaient une réalité vraiment sinistre que le socialiste – dont le parti, selon Péguy, “est entièrement composé de bourgeois intellectuels” – avait quasiment tout à fait réalisé : l’influence généralisée de la mentalité bourgeoise sur le monde moderne.
Il est une chose tout à fait remarquable, et nos penseurs progressistes devraient s’en inspirer, qu’autant qu’il s’agissait de polémique, ces Catholiques convertis ou néo-Catholiques s’en sont sortis vainqueurs. Il n’y a pas d’attaques plus dévastatrices, plus amusantes, ou mieux écrites que les essais de Chesterton contre le benêt des superstitions modernes, de la science chrétienne à la gymnastique considérées comme moyens de salut, en passant par le teetotalisme [interdiction absolue et sans dérogation de consommer de l’alcool] et Krishnamurti. Et ce fut Péguy qui découvrit et définit la différence fondamentale entre la pauvreté – qui fut toujours une vertu, pour les républicains romains comme pour les chrétiens médiévaux – et la misère qui est le sort moderne réservé à ceux qui refusent la poursuite de l’argent et les humiliations du succès. Et c’est, enfin, Bernanos qui écrivit la dénonciation la plus passionnée du fascisme – Les grands cimetières sous la lune – en chevalier insensible à la peur et au reproche, non épris d’admiration pour quelque “gloire historique” et insensible à l’idée même secrète d’une nécessité du mal.
Sur un autre plan, on doit admettre qu’aucun de ces individus ne fut un grand philosophe et que ce mouvement ne produisit pas un seul grand artiste. Chesterton et Péguy écrivirent certes de beaux poèmes ; mais ce n’est pas avant tout pour leurs poèmes qu’on se souviendra d’eux. Les romans de Chesterton, hormis The Man Who Was Thursday, étaient une forme d’essais, tandis que ceux de Bernanos sont d’intérêt mineur. Il n’y avait pas non plus de grand théologien parmi eux. Le seul néo-catholique d’importance qui foula ce terrain fut Léon Bloy ; cela donna des résultats plutôt absurdes, théologiquement presque toujours à la limite de l’hérésie ou du kitsch : il soutenait par exemple que les femmes devraient être saintes ou putes, car autant les saintes pouvaient se trouver forcées par les circonstances de faire les putes, et les putes de devenir saintes, (dans l’entre-deux) la femme honnête de la société bourgeoise était damnée à jamais.
Au tournant du siècle, ces convertis ont pourtant senti, apparemment, que leur terrain propre était la politique et leur tâche, de devenir de vrais révolutionnaires – c’est-à-dire, de devenir plus radical que les radicaux. Et dans une certaine mesure, ils avaient raison, au moins aussi longtemps qu’ils demeurèrent dans l’offensive. C’était incontestablement plus radical de répéter qu’il « est plus facile pour un chameau d’entrer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » que de réciter des lois de l’économie. Lorsque Chesterton décrit le riche comme celui qui, prétendument par égard pour l’humanité, se paie un végétarisme fantaisiste dans « des jardins et de somptueuses demeures que les pauvres ne peuvent se permettre » et leur interdit la viande qu’ils aiment – ou lorsqu’il dénonce le « philanthrope moderne » qui ne sait pas renoncer « au pétrole… ou aux laquais » mais seulement « à des choses universelles » comme « la viande de bœuf ou le sommeil, [c’est-à-dire] à ces plaisirs qui pourraient lui rappeler qu’il n’est qu’un homme » – il réussit à décrire les ambitions foncières des classes dirigeantes mieux que ne l’ont fait les discussions savantes sur le rôle du capitalisme. Et dans la ritournelle favorite de Péguy, « Tout le mal vient de la bourgeoisie », se trouve plus de haine primaire que dans la collection des discours de Jaurès.
Dès lors que le credo bourgeois avait croisé les pas de l’impérialisme et emportait l’ensemble de la culture occidentale, il n’est pas surprenant que les vieilles armes, les convictions fondamentales de l’humanité occidentale, aient suffi à montrer, au moins, l’étendue du mal. Le grand mérite de ces écrivains catholiques résidait en ceci que, retournant au christianisme, ils avaient rompu avec les valeurs de leurs contemporains plus radicalement qu’aucune secte ou parti. C’était leur instinct de critiques (publicists) qui les poussa vers l’Église. Ils étaient en quête d’armes et étaient prêts à les prendre où qu’elles se trouvassent ; et ils trouvèrent, dans le plus vieil arsenal, de meilleures que dans le mi-figue mi-raisin des demi-vérités de la modernité. Les polémistes et les journalistes sont toujours pressés – c’est leur maladie professionnelle. Et ci-gisaient des armes dont on pouvait se saisir en hâte ; deux mille années n’avaient-elles pas montré leur utilité ? Les meilleurs parmi ces convertis savaient d’après leurs dures expériences combien meilleur c’était, combien libre et combien raisonnable l’on pouvait rester, en acceptant l’hypothèse à laquelle répondait la foi chrétienne plutôt qu’en s’encastrant dans la tourmente du modernisme qui s’enfonçait tous les jours un peu plus, non sans son lot de fanatisme – cette autre doctrine absurde.
Il y avait quelque chose de plus dans le christianisme que son utile dénonciation du riche, comme d’un vilain homme. L’insistance de la doctrine chrétienne sur les limites de l’homme avait de quoi permettre à ses adhérents de voir avec perspicacité l’inhumanité tapie derrière toutes ces tentatives modernes – psychologiques, techniques, biologiques – de changer l’homme en un monstre de superman. Ils comprirent qu’une poursuite du bonheur qui consisterait à en finir avec toute larme, finirait plus rapidement par emporter également tout rire. Et c’était encore le christianisme qui leur apprit que rien d’humain ne saurait exister au-delà des larmes et du rire, sinon le silence du désespoir. C’est pour cette raison que Chesterton, ayant accepté les larmes une fois et pour de bon, pouvait mettre autant de franc rire dans ses plus violentes attaques.
Si tel était le cas des polémistes et des journalistes parmi les néo-catholiques, celui des philosophes était légèrement différent et gênant. Le fait est que les philosophes, par définition, sont supposés ne pas être pressés. Si l’on doit en juger par un livre récemment publié par Raïssa Maritain, ce ne fut pas une haine de la société bourgeoise qui poussa les Maritain dans l’Église – bien que Jacques Maritain fut socialiste dans sa jeunesse ; c’était, comme Mme Maritain y insiste encore et encore, le besoin de guide spirituel.
À l’époque de leur conversion, il est probable que tous les deux, et pas seulement Mme Maritain, « avaient par instinct une insurmontable appréhension envers tout ce qui concernait l’activité politique, dans laquelle je voyais – et continue de voir – le domaine de ce que St Paul appelle le mal du temps ». Ce qui les séparait de Péguy – leur amitié fut rompue, de façon assez étrange, en raison de leur conversion – c’était précisément le fait qu’ils voulaient d’abord et avant tout sauver leurs âmes, une préoccupation qui ne joua aucun rôle majeur dans le catholicisme de Péguy ou de Chesterton.
Les Maritain se convertirent après avoir été exposés à l’anti-intellectualisme de Bergson. Il faut reconnaître à Jacques Maritain d’avoir été effrayé par les attaques que Bergson lança contre la raison ; la question demeure de savoir si un philosophe est autorisé à chercher un refuge aussi rapidement et aussi désespérément. Il demeure vrai que l’enseignement de l’Église représente toujours un bastion de la raison humaine et il est tout à fait compréhensible que dans leur combat chaque jour recommencé, des polémistes comme Péguy et Chesterton y trouvassent refuge aussi expéditivement que possible. [Mais] ils n’étaient pas philosophes et ce dont ils avaient besoin était une foi pugnace. Maritain lui, voulait la certitude qui le sortirait des complexités et des confusions d’un monde qui ne savait même pas de quoi parlait un homme quand ses lèvres portaient la charge du mot de vérité.
Mais la vérité est un dieu plutôt difficile à adorer parce que la seule chose qu’elle ne permet pas à ses adorateurs, c’est la certitude. La philosophie qui se préoccupe de vérité a toujours été et sera probablement toujours une docta ignoratia – très érudite et par conséquent très ignorante. Les certitudes de Thomas d’Aquin offrent une excellente direction spirituelle et demeurent très supérieures à tout ce qui ait pu être inventées en matières de certitudes, aux époques les plus récentes. Mais la certitude n’est pas la vérité, et un système de certitudes est la fin de la philosophie. Pour cette raison, on est en droit de douter que le thomisme soit jamais capable de susciter une renaissance philosophique.

Ce texte a été écrit en 1948, publié dans Arendt, Essays in understanding 1930-1954Formation, Exile, and Totalitarianism, edited by Jerome Kohn, New York: Harcourt Brace & Co., 1994, p. 151-155. Le recueil a lui-même été traduit, de façon incomplète, me semble-til, en français dans La philosophie de l’existence et autres essais, Paris, Payot, 2000. Il s’agit ici, bien sûr, de ma traduction personnelle d’un texte dans le domaine public.

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