Constantin en postcolonie

Il y a un an, ce livre était publié qui venait lui-même un an après la soutenance de la thèse qui lui servait de projet. Temps de rendre grâce et de relire (oui, depuis), ma position de thèse telle que je la présentai au jury à la soutenance. J’ai même eu un lecteur en Nouvelle Calédonie, pour dire! Pour ceux qui ne l’ont pas lu, ce pourrait être une introduction et une invite à passer chez le libraire le plus proche 🙂

Cette recherche est née d’une histoire et elle essaie, à sa façon, d’en raconter une.

D’abord, l’histoire dont elle est née, l’histoire qui englobe cette thèse tient presque tout entier du hasard, si tant est qu’un chrétien peut se permettre de prononcer ce mot. Je suis arrivé à Strasbourg en septembre 2009. Ma lettre de mission m’enjoignait de m’inscrire en droit canonique. Mais les portes étaient fermées de ce côté-là, les inscriptions étant closes depuis longtemps. L’inscription en théologie étant encore possible, je m’y inscrivis juste, me disais-je, pour ne pas passer l’année à ne rien faire. L’année suivante, je quittai la théologie pour m’inscrire en droit canonique : mon évêque pouvait enfin sourire ! Pourtant une année après, je me dis : « à quoi sert un master 1 si tu ne fais pas un master 2 » ? Je retournai donc en théologie et, en même temps que je faisais du droit, j’écrivis mon mémoire de théologie en me disant que j’arrêterais là ! Je suis devant vous cet après-midi précisément parce que je n’ai pas su m’arrêter. Car un matin, un de mes professeurs – il est dans cette salle, je ne le nommerai pas mais il sait ma gratitude – il me rencontra dans les couloirs de la faculté et me demanda si je n’avais pas envie de faire une thèse en théologie. Après que je lui eus expliqué les hauts et les bas de mon histoire académique, il me dit en s’éloignant : « ce serait dommage de ne pas la faire » ou quelque chose dans ce genre-là. Je suivis ses conseils et grâce à ceux-ci, je ne regrette pas d’avoir parcouru ce chemin et d’être où j’en suis cet après-midi. Voilà pour la première histoire.

Et Voici pour la seconde. Et elle commence par une question.

Qu’est-ce que la religion et qu’est-ce que la politique ? D’habitude, lorsqu’on évoque ces deux objets, nous commençons tous à trembler parce que nous avons en tête l’image d’un certain islam et ce que nous savons des guerres de religions, de l’inquisition… nous invoquons alors la tolérance – même si soit dit en passant, nous ne tolérons jamais que l’intolérable – la laïcité, la sécularisation, etc. Et alors, nous affirmons tous, presque comme un credo, il faut que la religion et la politique soient séparées. On est tout à fait d’accord mais permettez que je repose encore la question : « qu’est-ce que la religion et qu’est-ce que la politique » ? En général nous pensons que la religion c’est l’Église et que la politique c’est l’État. J’ai été amené à penser qu’il s’agit là d’une double confusion et j’ai consacré ce travail à clarifier ces confusions et à essayer de lever les ambiguïtés dont elles sont la source, en m’appuyant sur la situation africaine.

D’abord, j’ai soutenu que la politique n’est pas l’État. L’État moderne veut lui-même parfois faire croire que la politique, c’est exclusivement lui, mais il ne faut pas le prendre au sérieux.

La politique, ou plutôt le politique, est partout où des hommes sont ensemble et prennent conscience de ce qui les unit ensemble. À partir de là, il me semble qu’il y a deux formes de questions politiques.

La question politique primordiale est de savoir : qu’est-ce qui fait que les hommes sont ensemble ? Certains répondent que c’est parce qu’ils habitent le même territoire : ça s’appellera l’État moderne. D’autres répondent que c’est à cause des liens de sang : ça s’appelle l’ethnie, et il faut les prendre au sérieux quand ils vous le disent. D’autres répondent encore que c’est parce qu’ils partagent la même foi : ça s’appellera l’Église ou l’Islam, etc.

Une fois que j’avais avancé ces hypothèses, je me suis retrouvé confronté à un deux problèmes précis qui se révélèrent le même.

Commençons par le premier : tout le problème vient du fait que presque personne ne prend les ethnies au sérieux quand elles proclament qu’elles sont de la politique. Et cette façon de ne pas les prendre au sérieux a commencé avec la colonisation. Quand les colons sont arrivés en Afrique, ils avaient rencontrés de nombreux peuples qui n’avaient pas d’État, alors ils ont conclut que ces peuples n’avaient pas encore accédé à la conscience politique ; et tout ce qui va suivre, la générosité comme la violence coloniales, la brutalité ou le soin, comme j’ai essayé de le montrer, a d’abord servi à les faire entrer dans cet horizon politique moderne où la politique est définie par l’unité du territoire, de la langue, de l’administration, etc. Quand les Africains eux-mêmes se sont emparés de l’appareil d’État après les indépendances, ils ont poursuivi la même dynamique : ils considéraient qu’ils étaient dans l’enfance de la politique et qu’il fallait réaliser l’État, construire la Nation une, se développer, etc. Je vous épargne toute la violence qu’a comportée cette aventure et qui ne le cède en rien à la période coloniale. C’est la raison pour laquelle j’ai appliqué la notion de modernité coloniale tant à l’époque coloniale qu’à l’époque postcoloniale parce qu’elles reposent toutes les deux sur la même dynamique.

Cette dynamique est fondée sur ce que j’appellerais maintenant le point de vue ethnologique. En effet, l’ethnologie fut, de toutes les sciences humaines, celle qui participa de plus près au projet colonial. Elle servit à élaborer des distinctions très subtiles entre le primitif et le moderne, entre le paysan et le citoyen, entre la tribu et la nation, entre l’État et les chefferies, etc. distinctions dans lesquelles les uns sont en retard sur les autres, précisément parce qu’ils sont primitifs et doivent les rattraper. La sociologie de l’État postcolonial africain repose sur ce point de vue ethnologique et essaie de penser le passage de l’un à l’autre ou de comprendre les raisons pour lesquelles le passage ne réussit pas, étant entendu qu’il aurait dû l’être. Durant l’époque coloniale et dans l’aujourd’hui postcolonial, on a essayé de conduire le primitif, souvent par une sincère générosité à faire la route jusqu’au moderne. Mais quand il a trainé les pas et souvent, il a trainé les pas, simplement parce qu’il ne comprenait pas ou ne voulait pas, on a sorti la chicote et le martinet pour qu’il comprenne jusque dans son corps ce dont il s’agit et qu’il avance un peu plus vite. Or, plus le primitif se modernise, plus le moderne lui-même se modernise aussi : l’écart qu’on veut combler demeure béant et le risque de la chicote n’est jamais loin et là réside le paradoxe et de la colonie et de la postcolonie. À moins de taxer les hommes d’un cynisme précisément inhumain, l’histoire de la colonisation ainsi que les horreurs de la postcolonie ne me paraissent pas compréhensibles si on ne les restitue pas dans cet horizon.

Le second problème qui est semblable au premier est le suivant : ce ne sont pas seulement les ethnies qui ne sont pas prises au sérieux comme forme politique originale, l’Église elle non plus. Personne ne prend l’Église au sérieux quand elle ose affirmer elle aussi qu’elle est politique ; souvent, on lui montre les guerres de religion et on lui dit : regarde ce que ça donne une Eglise politique. Mais il y a plus encore : il est arrivé que elle-même ne prenne pas au sérieux ce que cela signifie pour elle d’être politique. Nous croyons tous et elle acquiesce elle-même que l’Église est une religion et quand nous affirmons cela, nous estimons qu’elle n’est donc pas politique. Toute sa politique, si elle en a encore une, sera donc de participer à la politique de l’État, de faire pression sur lui pour qu’il applique les idées qu’on lui fournit généreusement.

Je vous donne un exemple.

Durant la préparation de cette thèse, j’eus le bonheur de participer à un colloque de l’Institut d’études oecuméniques de la Catho de Paris qui avait pour thème : Christ et César, quelle parole publique des Eglises et qui m’aida à me poser quelques questions intéressantes principalement parce que le colloque tombait pile dans le contexte de la discussion de la loi sur le mariage pour tous et donc de la mobilisation de nombreux chrétiens dans la Manif pour tous. Laissons de côté toutes les questions qui tournent autour de cette situation et considérons la façon dont les chrétiens ont voulu participer à l’espace public.

Voici l’image qui servait d’affiche au colloque : on y voit un homme ou une femme avec un porte-voix crier sa colère la bouche grande ouverte et qui n’a pour seul interlocuteur qu’un mur qui lui renvoie l’écho. Mais dites donc ! L’espace public tel qu’on l’a conçu à l’époque moderne, censé ouvert au débat, serait-il finalement un monde clos où certaines voix sont interdites d’accès ? Telle fut la première question dirigée vers l’espace public. Mais l’image dit une autre chose : ce qu’on voit de cet homme ou de cette femme, ce n’est pas lui ou elle-même, c’est son ombre. Il se peut en effet que les revendications publiques des chrétiens ne soient que l’ombre d’eux-mêmes, l’ombre de leur propre échec, la part d’eux-mêmes qu’ils n’osent pas porter à l’aveu, à la lumière. Tel fut le second constat, dirigé vers l’Église.

En réalité, cette mobilisation des catholiques cache mal l’état dans lequel le mariage se trouve dans nos communautés. Je ne dis pas qu’il faudrait en tirer fait et cause pour changer les lois. Ce que je veux dire est le suivant : dans la Manif pour Tous, par exemple – parce que c’est juste un exemple – dans cette Manif donc, il m’a semblé que nous étions allés demander à l’État de faire ce que nous étions devenus incapables de faire nous-mêmes. Nous voulions que l’État use de son pouvoir, de sa force pour appuyer les idées que nous avions nous-mêmes et que nous avions perdu la capacité de faire aimer et admirer. Nous sommes séduits par l’usage du pouvoir pour faire ce que nous avions manqué de faire avec la pauvreté de la Vérité et la faiblesse de la Croix.

Car, il faut noter une dernière chose sur cette image, c’est que malgré le mur, le porte-voix est orienté vers César. Malgré tout donc, l’oreille que la parole publique des Eglises veut avoir, c’est l’oreille de l’État. Cependant, n’est-ce pas à Dieu d’abord que les chrétiens sont censés s’adresser ? N’est-ce pas Dieu qui est l’oreille de leur prière publique et commune ? Serait-ce qu’ils ont perdu Dieu et qu’il ne leur reste que l’État à qui s’adresser ? Serait-ce que pour les chrétiens eux-mêmes Dieu soit mort et qu’il ne reste pour eux que ce que Nietzsche appelle la nouvelle idole ? Nietzsche a beau être un fou, le geste qui annonce chez lui de façon concomitante la mort du Dieu de la Croix et la naissance de l’État idole doit être pris au sérieux.

En Afrique, nous sommes mêmes arrivés à l’idée largement partagé que les malheurs du continent – je pense d’ailleurs qu’on en fait trop sur ce plan là, parce qu’il y a des malheurs partout sur terre – que les malheurs du continents sont dus à la faillite de l’État et alors les quatre cinquièmes de notre engagement politique, consiste à aider l’État à se redresser. Nous faisons souvent figure d’adjuvant quand des héros politiques sont en difficulté ou de suppléant des failles de l’État mais nous semblons tous attendre le jour où l’État se lèvera enfin et où tous nos problèmes seront comme résolus. La tâche de l’Eglise est pour prendre une image sportive, une tâche d’entraînement en attendant le vrai match : le fait est que depuis plus de cinquante ans, le match n’a pas lieu et les énergies semblent s’user à l’entraînement : mais l’oracle nous annonce continuellement, « Patience mes frères, regardez les progrès accomplis en deux siècles : c’est bientôt fini ». Mais tout arrive sauf la fin de l’histoire.

Si notre action politique, si notre existence politique en tant que chrétiens se résumait à cela, aurions-nous vraiment besoin d’être chrétiens pour le faire ? Je réponds que non ! Car il faudrait juste avoir quelques bonnes idées et ça suffirait ; et sur les bonnes idées, il faut avoir l’humilité de reconnaître que les chrétiens n’ont aucun monopole. Ce qui nous caractérise en tant que chrétiens doit donc être autre chose que le fait d’avoir de bonnes idées et d’essayer de les imposer avec le secours de l’État. Nous en sommes arrivées là parce que nous avons manqué de nous prendre au sérieux comme corps politique : ce que j’ai appelé l’auto-sécularisation de l’Evangile et que j’ai vu à l’oeuvre chez quelques-uns des théologiens que j’ai lus. Si l’Église veut autant donner corps à ses idées à travers l’État (ou la société), c’est parce qu’elle est menacée d’oublier qu’elle est elle-même un corps et une société.

De ce point de vue, ma thèse est la suivante : il faut prendre au sérieux le caractère politique et de l’ethnicité et de l’Église… et bien sûr, des nombreux autres corps qui peuvent composer une communauté politique. Une fois qu’on les a pris au sérieux, c’est-à-dire une fois qu’on acquiesce selon la très belle formule de Madame Delsol, à gouverner les hommes ès-dignité, alors se pose, ai-je pensé, la deuxième question politique primordiale : comment faire pour que tout cela tienne ensemble ? Une fois qu’on a reconnu la pluralité des politiques, la pluralité des demeures de l’homme, comment les faire con-vivre ? Comment faire pour que l’État, l’Église, la Mosquée et les Ethnies puissent cohabiter ensemble. C’est là que le problème commence.

Une des réponses qui a tendu à s’imposer dans la tradition des sociétés libérales, c’est ce que j’ai appelé le tiers espace. Elle consiste à dire à peu près ceci : puisque x et y risquent de ne pas s’entendre, on va les conduire sur un terrain z qui est neutre où ils pourront se parler. Le problème, c’est que le terrain z lui-même n’est jamais neutre ; le laïc n’est jamais totalement laïc parce qu’il ne peut pas vivre sans valeurs et à cause précisément de ces valeurs, il y a des mots qu’il ne peut pas entendre sans se mettre en colère. Donc, l’Église est politique oui, mais l’État est aussi religieux ; mais ça Rousseau l’avait déjà dit. Conclusion : il n’y a pas de neutralité possible.

Ce qu’il nous reste – et c’est là ma réponse à la deuxième question – c’est l’hospitalité. Ce que j’ai appelé modernité tout au long de ce travail et que j’ai critiqué, c’est l’effort de dépasser le point de vue ethnologique, de réduire la pluralité des voix à une seule voix, la pluralité des demeures à une unique demeure protégée par une muraille fortifiée : nous autres modernes, nous regardons toute histoire comme marchant vers nous ; pour emprunter les mots à Pierre Manent, nous applaudissons le cortège et nous nous applaudissons d’applaudir. Mais peut-être ne sommes-nous pas si génial que ça ; mais peut-être, plus encore, toute histoire ne marche pas ou ne veut pas marcher vers nous. En réintégrant ce point de vue ethnologique, nous découvrons peut-être que notre monde n’est fait que d’une pluralité d’ethnè, dont les récits ne cherchent pas tant à être remplacés par un récit plus grand, fût-il moderne, qu’à s’adapter à un monde qui change et à trouver les moyens de pouvoir cohabiter ensemble. C’est pourquoi j’ai proposé que ce qui nous reste, c’est de développer les ressources de l’hospitalité.

Ceci explique également l’hypothèse : l’Église, parce qu’elle est pèlerine, peut s’adapter à toutes les ethnè. Son adaptation à l’ethnè moderne est donc loin d’être définitive ou même normative. D’où l’effort que j’ai fait pour séparer le récit ecclésial du récit moderne. Ce n’est pas tant pour rejeter le récit moderne que pour libérer le récit ecclésial. Il me semble d’ailleurs avec le recul que le thème qui court derrière ce travail n’est même pas la critique de la modernité que la critique du souverain : c’est le Souverain, parce qu’on est sans recours contre lui, qui risque toujours de ne prendre personne au sérieux et c’est cette souveraineté que la pluralité entend disperser.

D’où l’autre résultat : si l’Église doit pouvoir trouver demeure auprès des ethnè de la terre, elle ne peut qu’adopter la posture anti-souveraine, non-souveraine qui est celle de la modestie, celle de l’hôte et du subalterne. La thèse qu’on a soutenue n’a pas seulement consisté en une assignation de l’Église à la place du subalterne, elle a affecté la manière même d’écrire. D’où l’allure parfois provocatrice de ces lignes que bien des lecteurs m’ont fait remarquer. J’ai une excuse : l’arme des faibles, c’est parfois de garder le sérieux devant les puissants et de sourire dans leur dos. Parfois, ce n’est qu’en empruntant la place du bouffon qu’on peut espérer se faire entendre du roi. La survie du subalterne en dépend parfois grandement. Mais pour l’Église, cette posture n’est même pas stratégique : c’est le fait qu’elle soit née à la Croix qui la lui impose.

Si l’on pouvait résumer succinctement ce que tout cela veut dire je dirais qu’il s’agit pour l’Église de réaliser elle-même les bonnes idées qu’elles a : c’est en cela que consiste sa politique et c’est la condition de sa fidélité au Christ.

Il est ici une nouvelle occasion de remercier ceux qui m’ont lu et m’ont renvoyé des échos : car lire, n’est-ce pas déjà offrir de l’hospitalité aux idées d’autrui.

Arendt: Chesterton et Péguy

Il est heureux de découvrir, un jour que les auteurs qu’on aime à lire se lisent entre eux. C’est la grande surprise qui est à l’origine de ma traduction de ce texte de Hannah Arendt portant en particulier sur G.K. Chesterton (dont j’ai déjà parlé, cliquer l’onglet dans le menu), ses affinités avec Péguy que je connais moins mais dont j’ai ressenti l’étrange proximité avec le gentleman de Kensington en lisant Petit christianisme d’insolence dont je reparlerai sans doute bientôt. Comme on le voit vers la fin, ce fut l’occasion détournée pour critiquer le maritainisme – dont j’ai décrit mon malaise de lecteur dans ma thèse1 ; la critique du thomisme porte un peu moins dans la mesure où il n’est pas sûr qu’Arendt connaissait Thomas autant qu’elle connut Augustin. Trop de coïncidences, donc, qui m’ont fait presque regretter d’avoir vécu jusqu’ici en ignorant ce texte. Reste à dire que j’attends aussi de voir un texte où Arendt paierait sa dette envers Simone Weil. Et à ajouter que, venant de H. Arendt, dire que Chesterton n’était pas artiste mais un homme publique, est un compliment de haut vol. Je devrai sans doute commenter ce texte un jour ; aujourd’hui, mon exégèse ne fait que longtemps retarder le plaisir de le lire. Pour le 81ème anniversaire de la mort de Chesterton dont, je le rappelle, le procès de béatification est en cours. Brave bonhomme, prie pour nous !

Christianisme et Révolution

Lors même qu’il est évident que les Églises chrétiennes en Europe ont survécu au fascisme, à la guerre et à l’occupation tant sur les plans religieux qu’organisationnels, la question demeure toutefois de savoir si nous verrons une renaissance chrétienne, catholique en particulier, en France et dans la vie intellectuelle française. On ne saurait douter de la part prise par divers personnalités et mouvements catholiques dans la Résistance ni sur l’attitude hautement louable d’une grande part du bas clergé. Ceci ne signifie pourtant pas que ces catholiques aient une position politique propre.
À l’heure actuelle, il semblerait plutôt que les vielles passions anticléricales ont perdu leur vitalité en France – en contraste de l’Espagne et probablement de l’Italie – et, en tant que tel, qu’un des enjeux les plus importants de la politique intérieure française depuis la Révolution est en passe de disparaître sans heurts de la scène politique.
Nous avons été témoins de vagues de renaissances néo-catholiques successives depuis la décadente fin de siècle qui, d’ailleurs, les engendra (les unes après les autres). L’Affaire Dreyfus en donna le départ avec les fameux « catholiques sans la foi » qui donna naissance, plus tard, à l’Action Française, avant d’être condamné par le pape [Pie XI] en 1926 et de finir dans l’allégeance à Hitler, leur vrai maître. Avec leur irrépressible admiration de l’ordre pour l’ordre, ils étaient les disciples décadents de Maistre, ce grand champion de la réaction et grand virtuose de la prose française. Et l’on doit admettre qu’ils mêlèrent à l’ennui mortel des théories réactionnaires la violence de la polémique et une certaine passion pour la dialectique.
Ces « Catholiques sans la foi » aimaient l’Église – qui demeure le plus grand exemple d’organisation autoritaire et, en cette qualité, avait tenu deux mille ans d’histoire ; ils avaient un mépris à peine dissimulé pour le contenu de la foi chrétienne, précisément en raison des ses éléments intrinsèquement démocratiques. Ils étaient catholiques parce qu’ils détestaient la démocratie ; ils détestaient d’autant plus les enseignements sur la charité et l’égalité des hommes qu’ils avaient d’admiration pour le bourreau qui selon de Maistre est le plus solide socle de la société et pour la possibilité d’une domination hiérarchique.
Mais à côté de ces dilettantes du fascisme, fit irruption un mouvement de renaissance catholique assez différent dont les plus grands représentants furent Péguy et Bernanos en France et Chesterton en Angleterre. Ils essayaient eux aussi de se soustraire au monde moderne et, par conséquent, tombaient quelquefois dans de funestes alliances avec les « Catholiques sans la foi », alliances dans lesquelles ils jouaient évidemment le rôle des doux rêveurs. En témoignent par exemple les relations de Maritain avec l’Action Française, ou l’étrange amitié entre G.K. Chesterton et Hilaire Belloc. [Étrange alliance] dans la mesure où ce que les Bernanos, Péguy ou Chesterton détestaient dans le monde moderne, c’était moins sa démocratie que son défaut de démocratie. Ils ne se laissaient pas abuser par ces apparences de démocraties qui cachaient des ploutocraties ou par les parures d’une république qui ressemblait davantage à une machine politique. Ils voulaient la liberté pour les hommes, et la raison pour l’esprit. Ils commencèrent par une profonde haine de la société bourgeoise qu’ils savaient essentiellement anti-démocratique et profondément pervertie. Ils combattaient sans relâche cette invasion insidieuse de la morale et des valeurs bourgeoises sur tous les aspects de la vie et sur toutes les classes sociales. Ils combattaient une réalité vraiment sinistre que le socialiste – dont le parti, selon Péguy, “est entièrement composé de bourgeois intellectuels” – avait quasiment tout à fait réalisé : l’influence généralisée de la mentalité bourgeoise sur le monde moderne.
Il est une chose tout à fait remarquable, et nos penseurs progressistes devraient s’en inspirer, qu’autant qu’il s’agissait de polémique, ces Catholiques convertis ou néo-Catholiques s’en sont sortis vainqueurs. Il n’y a pas d’attaques plus dévastatrices, plus amusantes, ou mieux écrites que les essais de Chesterton contre le benêt des superstitions modernes, de la science chrétienne à la gymnastique considérées comme moyens de salut, en passant par le teetotalisme [interdiction absolue et sans dérogation de consommer de l’alcool] et Krishnamurti. Et ce fut Péguy qui découvrit et définit la différence fondamentale entre la pauvreté – qui fut toujours une vertu, pour les républicains romains comme pour les chrétiens médiévaux – et la misère qui est le sort moderne réservé à ceux qui refusent la poursuite de l’argent et les humiliations du succès. Et c’est, enfin, Bernanos qui écrivit la dénonciation la plus passionnée du fascisme – Les grands cimetières sous la lune – en chevalier insensible à la peur et au reproche, non épris d’admiration pour quelque “gloire historique” et insensible à l’idée même secrète d’une nécessité du mal.
Sur un autre plan, on doit admettre qu’aucun de ces individus ne fut un grand philosophe et que ce mouvement ne produisit pas un seul grand artiste. Chesterton et Péguy écrivirent certes de beaux poèmes ; mais ce n’est pas avant tout pour leurs poèmes qu’on se souviendra d’eux. Les romans de Chesterton, hormis The Man Who Was Thursday, étaient une forme d’essais, tandis que ceux de Bernanos sont d’intérêt mineur. Il n’y avait pas non plus de grand théologien parmi eux. Le seul néo-catholique d’importance qui foula ce terrain fut Léon Bloy ; cela donna des résultats plutôt absurdes, théologiquement presque toujours à la limite de l’hérésie ou du kitsch : il soutenait par exemple que les femmes devraient être saintes ou putes, car autant les saintes pouvaient se trouver forcées par les circonstances de faire les putes, et les putes de devenir saintes, (dans l’entre-deux) la femme honnête de la société bourgeoise était damnée à jamais.
Au tournant du siècle, ces convertis ont pourtant senti, apparemment, que leur terrain propre était la politique et leur tâche, de devenir de vrais révolutionnaires – c’est-à-dire, de devenir plus radical que les radicaux. Et dans une certaine mesure, ils avaient raison, au moins aussi longtemps qu’ils demeurèrent dans l’offensive. C’était incontestablement plus radical de répéter qu’il « est plus facile pour un chameau d’entrer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu » que de réciter des lois de l’économie. Lorsque Chesterton décrit le riche comme celui qui, prétendument par égard pour l’humanité, se paie un végétarisme fantaisiste dans « des jardins et de somptueuses demeures que les pauvres ne peuvent se permettre » et leur interdit la viande qu’ils aiment – ou lorsqu’il dénonce le « philanthrope moderne » qui ne sait pas renoncer « au pétrole… ou aux laquais » mais seulement « à des choses universelles » comme « la viande de bœuf ou le sommeil, [c’est-à-dire] à ces plaisirs qui pourraient lui rappeler qu’il n’est qu’un homme » – il réussit à décrire les ambitions foncières des classes dirigeantes mieux que ne l’ont fait les discussions savantes sur le rôle du capitalisme. Et dans la ritournelle favorite de Péguy, « Tout le mal vient de la bourgeoisie », se trouve plus de haine primaire que dans la collection des discours de Jaurès.
Dès lors que le credo bourgeois avait croisé les pas de l’impérialisme et emportait l’ensemble de la culture occidentale, il n’est pas surprenant que les vieilles armes, les convictions fondamentales de l’humanité occidentale, aient suffi à montrer, au moins, l’étendue du mal. Le grand mérite de ces écrivains catholiques résidait en ceci que, retournant au christianisme, ils avaient rompu avec les valeurs de leurs contemporains plus radicalement qu’aucune secte ou parti. C’était leur instinct de critiques (publicists) qui les poussa vers l’Église. Ils étaient en quête d’armes et étaient prêts à les prendre où qu’elles se trouvassent ; et ils trouvèrent, dans le plus vieil arsenal, de meilleures que dans le mi-figue mi-raisin des demi-vérités de la modernité. Les polémistes et les journalistes sont toujours pressés – c’est leur maladie professionnelle. Et ci-gisaient des armes dont on pouvait se saisir en hâte ; deux mille années n’avaient-elles pas montré leur utilité ? Les meilleurs parmi ces convertis savaient d’après leurs dures expériences combien meilleur c’était, combien libre et combien raisonnable l’on pouvait rester, en acceptant l’hypothèse à laquelle répondait la foi chrétienne plutôt qu’en s’encastrant dans la tourmente du modernisme qui s’enfonçait tous les jours un peu plus, non sans son lot de fanatisme – cette autre doctrine absurde.
Il y avait quelque chose de plus dans le christianisme que son utile dénonciation du riche, comme d’un vilain homme. L’insistance de la doctrine chrétienne sur les limites de l’homme avait de quoi permettre à ses adhérents de voir avec perspicacité l’inhumanité tapie derrière toutes ces tentatives modernes – psychologiques, techniques, biologiques – de changer l’homme en un monstre de superman. Ils comprirent qu’une poursuite du bonheur qui consisterait à en finir avec toute larme, finirait plus rapidement par emporter également tout rire. Et c’était encore le christianisme qui leur apprit que rien d’humain ne saurait exister au-delà des larmes et du rire, sinon le silence du désespoir. C’est pour cette raison que Chesterton, ayant accepté les larmes une fois et pour de bon, pouvait mettre autant de franc rire dans ses plus violentes attaques.
Si tel était le cas des polémistes et des journalistes parmi les néo-catholiques, celui des philosophes était légèrement différent et gênant. Le fait est que les philosophes, par définition, sont supposés ne pas être pressés. Si l’on doit en juger par un livre récemment publié par Raïssa Maritain, ce ne fut pas une haine de la société bourgeoise qui poussa les Maritain dans l’Église – bien que Jacques Maritain fut socialiste dans sa jeunesse ; c’était, comme Mme Maritain y insiste encore et encore, le besoin de guide spirituel.
À l’époque de leur conversion, il est probable que tous les deux, et pas seulement Mme Maritain, « avaient par instinct une insurmontable appréhension envers tout ce qui concernait l’activité politique, dans laquelle je voyais – et continue de voir – le domaine de ce que St Paul appelle le mal du temps ». Ce qui les séparait de Péguy – leur amitié fut rompue, de façon assez étrange, en raison de leur conversion – c’était précisément le fait qu’ils voulaient d’abord et avant tout sauver leurs âmes, une préoccupation qui ne joua aucun rôle majeur dans le catholicisme de Péguy ou de Chesterton.
Les Maritain se convertirent après avoir été exposés à l’anti-intellectualisme de Bergson. Il faut reconnaître à Jacques Maritain d’avoir été effrayé par les attaques que Bergson lança contre la raison ; la question demeure de savoir si un philosophe est autorisé à chercher un refuge aussi rapidement et aussi désespérément. Il demeure vrai que l’enseignement de l’Église représente toujours un bastion de la raison humaine et il est tout à fait compréhensible que dans leur combat chaque jour recommencé, des polémistes comme Péguy et Chesterton y trouvassent refuge aussi expéditivement que possible. [Mais] ils n’étaient pas philosophes et ce dont ils avaient besoin était une foi pugnace. Maritain lui, voulait la certitude qui le sortirait des complexités et des confusions d’un monde qui ne savait même pas de quoi parlait un homme quand ses lèvres portaient la charge du mot de vérité.
Mais la vérité est un dieu plutôt difficile à adorer parce que la seule chose qu’elle ne permet pas à ses adorateurs, c’est la certitude. La philosophie qui se préoccupe de vérité a toujours été et sera probablement toujours une docta ignoratia – très érudite et par conséquent très ignorante. Les certitudes de Thomas d’Aquin offrent une excellente direction spirituelle et demeurent très supérieures à tout ce qui ait pu être inventées en matières de certitudes, aux époques les plus récentes. Mais la certitude n’est pas la vérité, et un système de certitudes est la fin de la philosophie. Pour cette raison, on est en droit de douter que le thomisme soit jamais capable de susciter une renaissance philosophique.

Ce texte a été écrit en 1948, publié dans Arendt, Essays in understanding2 1930-1954Formation, Exile, and Totalitarianism, edited by Jerome Kohn, New York: Harcourt Brace & Co., 1994, p. 151-155. Le recueil a lui-même été traduit, de façon incomplète, me semble-til, en français dans La philosophie de l’existence et autres essais, Paris, Payot, 2000. Il s’agit ici, bien sûr, de ma traduction personnelle d’un texte dans le domaine public.

1.
KATCHEKPELE L A. Les Enjeux Politiques de l’Eglise En Afrique. Paris: Cerf; 2016.
2.
Arendt H. Essays in Understanding, 1930-1954. (Kohn J, ed.). New York: Schocken Books Inc.; 1994.

Un air de ciel

Si ce monde n’avait pas d’extérieur, il ne pourrait à terme nous promettre qu’une chose : d’étouffer. S’il n’y avait dans la vie rien de plus grand que la vie, la vie ne pourrait nous offrir qu’une chose : la mort.
Mais heureusement, ce monde est ouvert sur un Infini qui lui donne de l’air et du souffle. Et il y a dans la vie des choses pour lesquelles il vaut la peine de donner sa vie. Car il n’est pas vraiment d’homme s’il n’aspire à ce qui le dépasse. Il n’y a pas de plus grand amour…

toussaintDe ces quelques remarques, la vie des saints est l’illustration la plus merveilleuse. Ils sont ceux à qui Dieu a donné – et qui ont accepté ce don – de respirer à plein poumon cet air inconnu des mortels, l’Esprit qui donne la Vie. Ils sont ceux qui se sont dévoués jusqu’à la mort à ces choses humbles pour lesquelles aucun sage et savant n’ose mourir : des enfants de Calcutta aux moutons dont Ste Germaine appréciait tant la compagnie. C’est pourquoi, ils méritent que nous nous arrêtions, un jour n’est pas assez, pour les saluer.

Un des caractères de l’Église catholique, écrivait Ernest Hello, c’est son invincible calme. Ce calme n’est pas la froideur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse pas séduire par leurs faiblesses. Au milieu des tonnerres et des canons, elle célèbre l’invincible gloire des Pacifiques, et elle la célèbre en la chantant. Les montagnes du monde peuvent s’écrouler les unes sur les autres. Si c’est ce jour-là la fête d’une petite bergère, de sainte Germaine, par exemple, elle célébrera la petite bergère avec le calme immuable qui lui vient de l’Éternité.

A l’heure où l’on promet à l’homme qu’il sera augmenté avec force puces électroniques et qu’il pourra vivre ici-bas sans fin – s’il n’étouffe d’ennui ou ne crève de réchauffement climatique – les saints nous ouvrent le ciel cette semaine pour une fête de communion, pour un appel d’air frais, pour entrevoir Cela qui est plus grand que la vie, pour mourir de désirer les rejoindre un jour pour la vie qui n’étouffe et ne meurt point. Et surtout pour nous apprendre à donner à ce qui n’est que de la terre, humain trop humain, cet air frais qui vient de l’Éternité, qui les retienne de moisir et les porte vers plus qu’elles ne sont.

La loi inopérante: de Rousseau à St Paul

René Girard a dit depuis déjà bien longtemps et il est dommage qu’on ne l’ait guère entendu surtout en France, ce qui, à son avis faisait la modernité de la modernité occidentale – si l’on peut se permettre d’exprimer ainsi les choses. Et cela est ceci : nous savons et c’est cela qui fait l’orgueil du moderne, nous savons donc ce que d’autres n’auraient su que partiellement à savoir qu’il n’y a pas de bonne violence. Les sociétés humaines seraient fondées selon Girard sur le partage entre bonne et mauvaise violence, la bonne violence (celle qui est exercée par le policier, par exemple) étant celle qui lutte contre la mauvaise violence (celle qui est exercée par le brigand, par exemple). Si l’on savait depuis toujours que le policier peut se tromper et qu’il se trompe souvent, que la justice est aveugle – on aurait toujours pensé à suivre Girard que son pouvoir était du moins légitime, entre autres souvent, parce qu’il le tenait de Dieu ou des dieux (ou de façon beaucoup plus complexe chez l’auteur, parce que la violence finit toujours par fabriquer un dieu d’elle-même).

Mais les dieux sont morts pour le moderne et l’abîme que cela ouvre sous ses pieds est immense. Non seulement il sait que la « bonne » violence peut se tromper de bonté, mais surtout, même quand elle sonne « juste », elle lui paraît toujours illégitime. Au nom de quoi en effet pourrait-on préférer une violence à une autre ? Que Satan expulse Satan (=que la violence chasse la violence), soit. Mais Satan est Satan et il n’y a aucune bonne raison de préférer le premier au second. C’est donc sur ce savoir inquiétant (cette révélation abyssale), que l’on doit au christianisme et que l’on ne peut manquer en tant que moderne, que le temps moderne serait différent des autres qui l’ont précédé selon la temporalité que s’est fabriquée la modernité elle-même (c’est sans doute l’aspect où cette pensée reste elle-même prisonnière du moderne, mais passons).

justiceL’institution que cela affecte le plus est sans doute la Loi. La Loi est en effet censée représenter la « bonne violence » (on oublie trop volontiers combien la loi est violente parce que souvent, par principe, on en accepte la violence comme bonne et/ou meilleure qu’une autre!) Ce n’est pas pour rien qu’il y a de nos jours une telle inflation de lois qui se contredisent et s’annulent sans que cela promette de s’arrêter. C’est pour la simple raison qu’aucune d’elles ne paraît plus légitime que l’autre. Tant que la Loi venait de Dieu (théologie) ou était déduite de l’ordonnancement de l’univers (cosmologie) – voir ici les travaux de Rémi Brague (lire ceci) –, elle pouvait se parer d’une légitimité qui échappait à la prise de l’homme. Mais comment la loi peut-elle faire autorité pour un homme (moderne) qui est conscient d’en être lui-même l’auteur ? Comment le sapere aude! dont le propre est de ne respecter aucune autorité pourrait-il faire autorité ? Ces jours-ci, en France, ce sont précisément ceux qui sont chargés de faire respecter les Lois qui les contestent – les bien-nommés « policiers frondeurs ». Ils n’ont sans doute pas tort, mais ils nous montrent que la crise est profonde !

De tous les « modernes » il semble que Rousseau ait été celui qui a exprimé avec le plus de douleur et d’optimisme cette aporie – mais vous le savez, l’optimisme est le mot qu’on a inventé pour dire que la catastrophe est inévitable. J’ai commenté un texte Du contrat social il y a quelques années qui commençait ainsi (II,7) :

Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes, & qui n’en éprouvât aucune, qui n’eût aucun rapport avec notre nature, & qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous, & qui pourtant voulût biens s’occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle & jouir dans un autre.

Rousseau connaît donc le besoin de théologie (ou de cosmologie dont il était question plus haut : « Voilà ce qui força de tout temps les pères des nations de recourir à l’intervention du ciel & d’honorer les Dieux de leur propre sagesse, afin que les peuples, soumis aux lois de l’Etat comme à celles de la nature, & reconnaissant le même pouvoir dans la formation de l’homme & dans celle de la Cité, obéissent avec liberté, & portassent docilement le joug de la félicité publique ».) C’est pourquoi les qualités qu’il prête ensuite au bon Législateur sont proprement divines ne serait-ce que pour l’obligation qui pèse sur lui de changer rien moins que la nature humaine. Lorsque font défaut ces qualités que je dis divines, c’est-à-dire lorsque le Législateur est seulement un homme, c’est-à-dire lorsque celui qui commande aux lois commande aussi aux hommes, « ses lois, ministres de ses passions, ne feraient souvent que perpétuer ses injustices, jamais il ne pourrait éviter que des vues particulières n’altérassent la sainteté de son ouvrage ». Ce Législateur divin, Rousseau le voit dans la Volonté Générale pour ne pas dire tout simplement le Peuple qui est appelé ainsi à imiter les décrets divins. Le paradoxe est qu’en vérité tout le monde sait que désormais, il n’y a pas de dieu derrière nos lois. Comment, par quel miracle pourrait-on mettre la loi au dessus du peuple alors que c’est le peuple qui est à l’origine de la loi et (qu’en plus), il le sait ?

Il faudrait… il faudrait… de l’optimisme dans le sens que je disais tantôt. Rousseau:

Pour qu’un peuple naissant pût goûter les saines maximes de la politique & suivre les règles fondamentales de la raison d’Etat, il faudrait que l’effet pût devenir la cause, que l’esprit social qui doit être l’ouvrage de l’institution présidât à l’institution même, & que les hommes fussent avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles.

EgliseAutant dire que la Loi est impossible. Sans que cela signifie que nous sommes perdus! Peut-être, mais peut-être seulement, est-il arrivé le temps où ce n’est plus vers la Loi qu’il faudrait se tourner mais vers ce qui dépasse la Loi en l’accomplissement. Le lecteur aura peut-être saisi dans ce tour de phrasés abscons un écho de l’Evangile et de Saint Paul. Pour René Girard en tout cas, il faudrait dire qu’une dimension fondamentale de la Révélation chrétienne arrive à maturation durant les temps modernes : l’idée selon laquelle, dans le temps messianique, c’est-à-dire aujourd’hui, c’est-à-dire depuis que le Christ est apparu au monde, la Loi est devenue inopérante. Inopérante parce qu’elle s’est retournée contre elle-même (voir la critique par Jésus de la perversion de la Loi par les pharisiens), qu’elle s’est de ce fait désactivée et est devenue inopérante. On peut voir chez Saint Paul, des lignes fortes de cette question notamment dans l’épître aux Romains par exemple. Même ceux qui ne l’ont pas lu savent qu’il n’a cessé de répéter une chose : la Loi ne sauve pas ; ou mieux, elle ne sauve plus ! Les lecteurs d’Agamben retrouveront ici un thème qui ne cesse de nourrir les travaux (historiques) de ce philosophe italien – qui d’ailleurs s’est alimenté à la source paulinienne (dans Le temps qui restevoir un extrait ici)

C’est cela qui fait l’abîme et explique la fuite en avant constante. En effet, par quoi remplacer la loi pour fonder une société ? Le message évangélique qui désactive la loi propose une réponse (simple) : l’amour du prochain – qui est l’accomplissement de la Loi. Mais peut-on fonder une société sur l’amour du prochain ? Réponse de Girard : nous n’avons pas le choix. Les lois ne tiendront plus parce que nous ne pouvons plus fabriquer du sacré : elles se bousculeront et se remplaceront sans répit, et cet abîme n’ouvre que dans deux directions : soit l’apocalypse (du nucléaire ou de la terre qui explose de réchauffement), ou la direction de l’amour qui est accueil de la Rédemption. Il n’est pas étonnant qu’avec un tel message, Girard n’ait pas été beaucoup aimé.

Mais il me semble qu’une chose au moins à quoi cela ouvre est de constater en quoi le projet moderne était un échec dès le départ. Si projet il y avait, il voulait réaliser le christianisme. Et dans une certaine mesure, il y est parvenu et les chrétiens pourraient se revendiquer de toutes les plus belles réalisations de la modernité – et ils l’ont fait, et n’étant pas comme on le dit souvent en insulte, sur une île, ils y ont souvent même participé – même une contre-culture n’est pas hors du monde (mais c’est déjà un autre débat). Oui, la modernité a entendu réaliser le christianisme, mais sans le christianisme. Elle a pris l’écorce et abandonné le noyau. Et c’est là qu’elle a boité dès le départ. La question pour les chrétiens aujourd’hui est précisément comment recueillir l’héritage de la modernité, c’est-à-dire comment réaliser le christianisme avec le christianisme ! Difficile enjeu, grand défi !

Qu’importe le fracas…

J’ai aimé ce texte pour son dernier paragraphe. Le lecteur comprendra pourquoi. C’est la préface à Physionomie des Saints écrit par Ernest Hello (voir ici et ) dans le très rationaliste 19è siècle. Cela explique sans doute le ton des paragraphes précédents mais la musique du dernier me semble intemporelle. Et il fallait une âme pure pour écrire une page aussi belle.

Ce siècle est un combat, un fracas, un éclat, un tumulte. Souffrez que je vous présente en ce moment quelques hommes pacifiques. Car il y en eut ; à regarder le monde, on est tout près de s’en étonner. Il y eut des Pacifiques. Parmi eux plusieurs ont reçu une dénomination singulière, officielle, et s’appellent des Saints.

Des Saints ! Souffrez que je vous arrête un instant sur ce mot. Des Saints ! Oubliez les hommes dans le sens où il le faut pour vous souvenir de l’homme. Souvenez-vous de vous-même. Regardez votre abîme. Pour qu’un homme devienne un Saint, songez à ce qu’il faut qu’il se passe. Pourtant ce fait s’est accompli. S’il s’était accompli une seule fois, l’attention serait peut-être plus facilement fixée sur lui. Mais il est arrivé souvent. Souvent! quel mot pour une telle chose! […] Une des grandes erreurs du monde consiste à se figurer les Saints comme des êtres complètement étrangers à l’Humanité, comme des figures de cire, toutes coulées dans le même moule. C’est contre cette erreur que j’ai voulu particulièrement lutter.

Les Élus diffèrent en intelligence, en aptitudes, en vocation. Ils ont des dons différents, des grâces différentes. Et pourtant une ressemblance invincible réside au fond de ces différences énormes. Ils portent tous une certaine marque, la marque du même Dieu. Leurs vies, prodigieusement différentes entre elles, contiennent, en diverses langues, le même enseignement. […] Il y en a de célèbres, il y en a d’oubliées. Elles sont échelonnées à tous les degrés de l’échelle. Travaux, épreuves, occupations, vocations, vie intérieure, vie extérieure, lutte du dedans, lutte du dehors, état social, siècle, situation, mille choses diffèrent en elles et autour d’elles ; et plus elles sont diverses, plus vous verrez éclater en elles le principe d’unité qui leur donne la vie. Elles ont la même foi; elles chantent toutes, et c’est le même Credo qu’elles chantent. A travers le temps et l’espace, sur le trône, dans le cloître ou dans le désert, elles chantent le même Credo. J’ai essayé de montrer que plusieurs Saints sont plusieurs hommes, et qu’il n’y a qu’un seul Évangile.

J’ai pris, pour dire ces choses immortelles et tranquilles, l’heure où le monde passe, faisant son fracas. Un des caractères de l’Église catholique, c’est son invincible calme. Ce calme n’est pas la froideur. Elle aime les hommes, mais elle ne se laisse pas séduire par leurs faiblesses. Au milieu des tonnerres et des canons, elle célèbre l’invincible gloire des Pacifiques, et elle la célèbre en la chantant. Les montagnes du monde peuvent s’écrouler les unes sur les autres. Si c’est ce jour-là la fête d’une petite bergère, de sainte Germaine, par exemple, elle célébrera la petite bergère avec le calme immuable qui lui vient de l’Éternilé. Quelque bruit que fassent autour d’elle les peuples et les rois, elle n’oubliera pas un de ses pauvres, un de ses mendiants, un de ses martyrs. Les siècles n’y font rien, pas plus que les tonnerres. Pendant que les tonnerres grondent, elle remontera le cours des siècles pour célébrer la gloire immortelle de quelque jeune fille inconnue pendant sa vie, et morte il y a plus de mille ans. C’est en vain que le monde s’écroule. L’Église compte ses jours par ses fêtes. Elle n’oubliera pas un de ses vieillards, pas un de ses enfants, pas une de ses vierges, pas un de ses solitaires. Vous la maudissez. Elle chante. Rien n’endormira et rien n’épouvantera son invincible mémoire,

Ad Hamel: matraquage de la peur et syndrome de l’abri

« Serais-tu pour moi un mirage, comme une eau incertaine ? » En ce moment terrible que nous vivons, comment ne ferions-nous pas nôtre ce cri vers Dieu du prophète Jérémie au milieu des attaques dont il était l’objet ? Comment ne pas nous tourner vers Dieu et comment ne pas Lui demander des comptes ? Ce n’est pas manquer à la foi que de crier vers Dieu. C’est, au contraire, continuer de lui parler et de l’invoquer au moment même où les événements semblent remettre en cause sa puissance et son amour. C’est continuer d’affirmer notre foi en Lui, notre confiance dans le visage d’amour et de miséricorde qu’il a manifesté en son Fils Jésus-Christ.

[…]

On ne construit pas l’union de l’humanité en chassant les boucs-émissaires. On ne contribue pas à la cohésion de la société et à la vitalité du lien social en développant un univers virtuel de polémiques et de violences verbales. Insensiblement, mais réellement cette violence virtuelle finit toujours par devenir une haine réelle et par promouvoir la destruction comme moyen de progrès. Le combat des mots finit trop souvent par la banalisation de l’agression comme mode de relation. Une société de confiance ne peut progresser que par le dialogue dans lequel les divergences s’écoutent et se respectent.

prêtre communion cartoonLa crise que traverse actuellement notre société nous confronte inexorablement à une évaluation renouvelée de ce que nous considérons comme les biens les plus précieux pour nous. On invoque souvent les valeurs, comme une sorte de talisman pour lequel nous devrions résister coûte que coûte. Mais on est moins prolixe sur le contenu de ces valeurs, et c’est bien dommage. Pour une bonne part, la défiance à l’égard de notre société, – et sa dégradation en haine et en violence – s’alimente du soupçon selon lequel les valeurs dont nous nous réclamons sont très discutables et peuvent être discutées. Pour reprendre les termes de l’évangile que nous venons d’entendre : quel trésor est caché dans le champ de notre histoire humaine, quelle perle de grande valeur nous a été léguée ? Pour quelles valeurs sommes-nous prêts à vendre tout ce que nous possédons pour les acquérir ou les garder ? Peut-être, finalement, nos agresseurs nous rendent-ils attentifs à identifier l’objet de notre résistance ?

Quand une société est démunie d’un projet collectif, à la fois digne de mobiliser les énergies communes et capable de motiver des renoncements particuliers pour servir une cause et arracher chacun à ses intérêts propres, elle se réduit à un consortium d’intérêts dans lequel chaque faction vient faire prévaloir ses appétits et ses ambitions. Alors, malheur à ceux qui sont sans pouvoir, sans coterie, sans moyens de pression ! Faute de moyens de nuire, ils n’ont rien à gagner car ils ne peuvent jamais faire entendre leur misère. L’avidité et la peur se joignent pour défendre et accroître les privilèges et les sécurités, à quelque prix que ce soit.

Est-il bien nécessaire aujourd’hui d’évoquer la liste de nos peurs collectives ? Si nous ne pouvons pas nous en affranchir, en nommer quelques-unes nous donne du moins quelque lucidité sur le temps que nous vivons. Jamais sans doute au cours de l’histoire de l’humanité, nous n’avons connu globalement plus de prospérité, plus de commodités de vie, plus de sécurité, qu’aujourd’hui en France. Les plus anciens n’ont pas besoin de remonter loin en arrière pour évoquer le souvenir des misères de la vie, une génération suffit. Tant de biens produits et partagés, même si le partage n’est pas équitable, tant de facilités à vivre ne nous empêchent pas d’être rongés par l’angoisse. Est-ce parce que nous avons beaucoup à perdre que nous avons tant de peurs ?

L’atome, la couche d’ozone, le réchauffement climatique, les aliments pollués, le cancer, le sida, l’incertitude sur les retraites à venir, l’accompagnement de nos anciens dans leurs dernières années, l’économie soumise aux jeux financiers, le risque du chômage, l’instabilité des familles, l’angoisse du bébé non-conforme, ou l’angoisse de l’enfant à naître tout court, l’anxiété de ne pas réussir à intégrer notre jeunesse, l’extension de l’usage des drogues, la montée de la violence sociale qui détruit, brûle, saccage et violente, les meurtriers aveugles de la conduite automobile… Je m’arrête car vous pouvez très bien compléter cet inventaire en y ajoutant vos peurs particulières. Comment des hommes et des femmes normalement constitués pourraient-ils résister sans faiblir à ce matraquage ? Matraquage de la réalité dont les faits divers nous donnent chaque jour notre dose. Matraquage médiatique qui relaie la réalité par de véritables campagnes à côté desquelles les peurs de l’enfer des prédicateurs des siècles passés font figure de contes pour enfants très anodins.

Comment s’étonner que notre temps ait vu se développer le syndrome de l’abri ? L’abri antiatomique pour les plus fortunés, abri de sa haie de thuyas pour le moins riche, abri de ses verrous, de ses assurances, appel à la sécurité publique à tout prix, chasse aux responsables des moindres dysfonctionnements, bref nous mettons en place tous les moyens de fermeture. Nous sommes persuadés que là où les villes fortifiées et les châteaux-forts ont échoué, nous réussirons. Nous empêcherons la convoitise et les vols, nous empêcherons les pauvres de prendre nos biens, nous empêcherons les peuples de la terre de venir chez nous. Protection des murs, protection des frontières, protection du silence. Surtout ne pas énerver les autres, ne pas déclencher de conflits, de l’agressivité, voire des violences, par des propos inconsidérés ou simplement l’expression d’une opinion qui ne suit pas l’image que l’on veut nous donner de la pensée unique.

Silence des parents devant leurs enfants et panne de la transmission des valeurs communes. Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation des déviances. Silence des votes par l’abstention. Silence au travail, silence à la maison, silence dans la cité ! A quoi bon parler ? Les peurs multiples construisent la peur collective, et la peur enferme. Elle pousse à se cacher et à cacher.

C’est sur cette inquiétude latente que l’horreur des attentats aveugles vient ajouter ses menaces. Où trouverons-nous la force de faire face aux périls si nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’espérance ? Et, pour nous qui croyons au Dieu de Jésus-Christ, l’espérance c’est la confiance en la parole de Dieu telle que le prophète l’a reçue et transmise : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te sauver et te délivrer. Je te délivrerai de la main des méchants, je t’affranchirai de la poigne des puissants. »

Extrait (significatif) de l’homélie du Cardinal André Vingt-Trois en la messe du 27 juillet en hommage au Père Hamel assassiné durant une eucharistie (disponible ici). Les curieux trouveront sur internet la polémique que certains lobbies n’ont pas manqué d’en faire et qui pour l’essentiel, dans un texte où tout le monde devrait en prendre sa part, relève de la mauvaise foi. J’ai mis en gras ce qui m’a fait repenser à un texte précédemment publié ici.
Paix à son âme et Dieu veille sur nous!