Eglise, que dis-tu de toi-même ?

 Ceci est un très beau texte sur l’Église d’un certain Arnold Stötzel que le théologien allemand Gerhard Lohfink met en clôture de son livre Does God need the Church? Il y était traduit de l’allemand en anglais et j’ai complété le chemin pour le français. Bonne lecture…

Église, que dis-tu de toi-même?

Je suis venue tard dans le monde, tout était déjà en place. Dire que je viens de la barbarie ne serait pas juste. Dire que je viens de rien serait plus proche de la vérité. IL m’a trouvée. C’est tout. Ma demeure était la poursuite d’une trace, un parfum qui m’était étranger.

Lorsqu’ils bâtirent la tour de Babel, je me suis dit à moi-même : le pouvoir s’est installé chez les hommes depuis bien longtemps. Me tenant au pied des pyramides, j’ai confessé : la religion, ils l’ont aussi. M’étant retrouvée parmi les Romains, j’ai pensé : qui pourrait jamais encore bâtir un empire comme celui-ci ? Je me suis retrouvée face à Platon et me suis murmuré : la sagesse n’est-elle à demeure ici ? Y a-t-il une place pour moi en ce monde, un besoin de moi ? Mon seul équipement demeurait cette question-là. Elle m’a rendue vagabonde parmi les peuples et les âges.

Quand j’essayai d’être ce que je suis, mon initiation commença. Je glissai dans la robe de la religion, mais ce ne fut que lambeaux sur ma peau. Ne serais-je donc pas une religion ? Je fis alliance avec le pouvoir et l’État ; je rêvai d’un empire qui soit à moi et j’agis comme les puissants. Ce rêve se fracassa. Devais-je inaugurer un nouveau type de royaume ? Je vis les nations naître et mourir, vivant selon leurs propres lois. Serais-je un peuple appelé à vivre autrement ? Toute la sagesse que j’entrevis dans toutes les écoles du monde m’incitèrent à me former à travers ce que je vécus, et à partir de l’inquiétude qui habitait ma turbulente existence.

EgliseJe suis celle qui porte et souffre de la lumière de la sagesse de Dieu à propos du ciel et de la terre, l’unique médiateur du salut pour cette planète. Pour mon bien, il porte le nom très honorable d’ « étoile de la rédemption », car je porte en moi la mesure même de Dieu ; les vues de Dieu sur notre monde sont gravées en moi et en mon histoire. Regardez-moi : je suis pécheresse et j’ai des enfants pécheurs, mais j’ai été faite sainte pour mon boulot – non pour mon propre bien mais pour le bénéfice du monde. Je suis immaculée comme une fiancée, belle à regarder parce que j’ai été purifiée.

IL n’en a pas trouvé une autre. C’est la raison de mon humilité, de ma fierté et de ma misère. Le chant de mon « heureuse faute » est l’hymne de salut pour le monde.

Arnold Stötzel

Pourquoi je suis Catho? Chesterton répond!

Je publierai ici quelques traductions de Chesterton, ma lecture préférée du moment et sûrement une des plus grandes plumes de tous les temps, par la légèreté de ton et la désinvolture de sa verve qui est si impressionnante parce qu’elle ne se laisse impressionner par… rien que Dieu. C’est à son catholicisme qu’il le reconduit dans le texte ci-dessous dont la suite… suivra :-). Attention, cet article a plusieurs pages qui sont numérotés pour le moment de 1 à 4 à la fin du premier. Si vous voulez lire le tout, n’oubliez pas de suivre les autres pages. Bonne lecture…!

Why I am Catholic !

Il est difficile d’expliquer « pourquoi je suis catholique » parce qu’il y a dix mille raisons toutes se résumant à une seule : que le catholicisme est vrai. Je pourrais remplir les lignes qui suivent avec des phrases indépendantes commençant chacune par ces mots : « Il est la seule chose au monde qui… » Je vous donne des exemples (1) Il est la seule chose au monde qui empêche vraiment un péché d’être un secret. (2) Il est la seule chose au monde dans laquelle le supérieur ne peut pas être supérieur; dans le sens de dédaigneux. (3) Il est la seule chose au monde qui libère un homme de l’esclavage dégradant d’être de son temps. (4) Il est la seule chose au monde qui parle comme si elle était la vérité ; comme étant un véritable messager refusant d’altérer un vrai message. (5) Il est le seul type de christianisme qui contient vraiment tous les types de l’homme ; y compris l’homme respectable. (6) Il est la seule grande tentative de changer le monde de l’intérieur ; œuvrant par les volontés et non par les lois ; et je pourrais en dire de meilleur.

Je pourrais aussi traiter la question personnellement et décrire ma propre conversion ; mais, j’ai le pressentiment que parler de moi, rend la tâche moins grandiose qu’elle est en réalité. Nombre de bien meilleurs hommes se sont parfois sincèrement convertis à de bien pires religions. Je préférerais donc davantage tenter de dire ici de l’Église catholique précisément ce qui ne peut être dit, même de ses rivaux les plus respectables. Bref, je voudrais dire de l’Eglise catholique qu’elle est catholique. Je pense montrer qu’elle est non seulement plus grande que moi, mais plus que tout autre chose au monde. Mais puisque dans l’espace de ces lignes, je ne peux en considérer qu’une section, je parlerai de sa capacité à être gardien de la vérité.

Ça s’appelle perdre son latin :-)

Quand on le rappelle, on a presque envie d’en rire : l’effort déployé par le Saint Curé d’Ars pour apprendre son latin en vue d’être ordonné prêtre. Je viens de lire un article de Congar, où il rappelle que le Concile de Trente n’en était arrivé à poser cette condition de façon très sérieuse qu’à la suite de constats alarmants : un rapport au Concile de Latran en 1511 faisait remarquer que 2 % seulement des clercs et religieux comprenaient le latin des livres liturgiques dans lesquels ils célébraient cependant leur messe. « Il y en a, dit-on, qui ne peuvent pas dire ce qu’ils font dans ils disent la messe, qui, par conséquent, n’ont aucun respect pour ce saint mystère et qui mettent dans le tabernacle des bouts de cierges, de la bougie, de l’argent et des papiers avec les saintes hosties ». Il semble aussi qu’il y en avait qui récitaient le miserere à la place du canon. Et le clou – qui fait que je classe ce petit billet dans la catégorie humour – c’est cette petite histoire que rapporte Bernardin de Sienne : deux prêtres sont en désaccord sur les paroles qu’ils prononcent pour la consécration du pain. L’un dit Hoc est corpus meum ; l’autre veut qu’on dise Hoc est corpusso meusso(un patois qui ferait retourner Cicéron dans sa tombe:-). Est-ce sérieusement ou est-ce pour leur faire sentir la vanité de leur dispute, s’interroge Congar sur la réponse du troisième appelé pour dirimer le débat et qui aurait déclaré : « Moi, je dis simplement un Ave Maria ». Et pourquoi pas ?!? C’est juste pour rire bien sûr, quoique…

Le politiquement-correct ou gentiment-chrétien: la LSMPTSM

La loi sur le mariage-pour-tous-sauf-moi! (LSMPTSM) est passée. Et l’on peut espérer maintenant en discuter d’une façon moins passionnée, si tant est que ce qui était en jeu dans le débat soit la passion et non une vérité si banale qu’elle parait inaudible. Mais passons, pour le moment. J’ai invité des paroissiens à aller manifester à Paris le 26 mai, non pas pour changer les choses dont l’inexorable poussée ne pouvait échapper même pas à un naïf observateur! Mais pour crier cette vérité si banale disais-je, si évidente aux yeux de ses contempteurs eux-mêmes que la seule tactique qu’ils ont soit de suspendre le débat et de lancer la boule puante du délit d’homophobie comme si, toutes choses égales par ailleurs, être contre la cigarette et demander acharnement à un gouvernement de l’interdire, c’était blâmer les fumeurs qui y trouverait quelque plaisir et leur vouloir du mal. Mais passons encore, car – les rhéteurs le savent – lorsqu’on glisse dans une discussion à des arguments ad hominem et pire ad personam, la stratégie peut être payante mais, ce n’est jamais qu’une façon de contourner une vérité qu’on n’arrive pas à réfuter et qui nous revient tôt ou tard à la figure.
Mais de quoi je me mêle!?! Eh bien oui, de quoi et de quel droit, si ne suis même pas français. Je ne m’en mêlerais guère si 1) ça ne m’interrogeais sur les dérives totalitaires de la démocratie. On reviendra plus tard ici sur ce sujet mais ça ne me rappelle que trop une loi, passée dans mon pays, la veille du lendemain d’un jour où on ne l’attendait guère, sans débat, sans agôn politique et si je n’étais stupéfait que dans un pays dit, mille fois plus démocratique que le mien, le débat n’ait été qu’une farce laissant la démocratie incapable de ne pas user de coups de force. 2) Je ne m’en mêlerais pas davantage si je ne vivais pas ici, obligé bien malgré moi de subir le matraquage médiatique sur une prétendue vérité dont on nous assure qu’elle est passée dans les moeurs mais dont on ne se lasse pas de vouloir nous prouver l’évidence. Le paradoxe: où c’est évident et passé dans les moeurs et on n’en parle pas tous les jours et à toute heure, où ce n’est pas passé dans les moeurs comme on prétend le faire croire. Bref, lorsqu’on s’acharne ainsi à prouver l’évidence, il y a fort à parier que cette évidence n’en soit pas une ou que la machine de la propagande pour ne pas dire le mot est bien huilée.
Mais la réalité est têtue et elle seule est l’argument opposable à toutes les arguties du discours qui peut à peine masquer son imposture. Ci-bas, un témoin de cette vérité têtue. Une vidéo, extrait du film La vie de Brian des Monty Python qui date de 1979, si loin!, direz-vous: oui, si loin. Il y a des clairvoyants.

Si vous avez rigolé après avoir regardé ça, j’en déduis votre accord: l’évidence n’a jamais besoin d’être prouvée. Et malgré la propagande, il faut rester éveillé. C’est la seule chose qu’il ne faut jamais consentir à vendre à n’importe quel prix, ni même celui du politiquement correct encore nommé gentiment-chrétien. On y reviendra.

La faute à Voltaire


On dit de la première année du quinquennat de Sire François qu’elle a été rude ; c’est peu dire, si même elle n’est pas une catastrophe : en tout cas, il faudrait être un devin puissant comme de mes contrées pour oser deviner vers où il va. À son crédit, on dit qu’il a hérité d’une situation compliquée ; que Sire Nicolas, alias Raymond pour la Carlita, aurait laissé un Royaume en piteux état ; si c’était vrai, il faudrait estimer bien peu malin qui voulut hériter d’un si vil bien. On nous dit enfin pour nous rassurer qu’il repart en reconquête ; bien aveugles à la fin, ceux qui y soupçonnerait un Conquistador. Mais passons et gageons de ne pas nous transformer en devin : le miracle pourrait, venir – du ciel et qui sait, il y croit peut-être à ses heures perdues !
Mais il faut bien dire que les temps sont durs. Si durs que le palais du roi est transformé en une grande surface pour faire entrer des deniers au Trésor : on y a vendu des Airbus et c’est un roi « normal » qui était, pour l’occasion, et publicitaire, et marchand et caissier (?). C’est un signe qui ne trompe pas : quand un roi, si normal qu’il soit, se fait marchand, c’est que péril rôde en demeure. Mais il y a pire : un marchand peut fourguer n’importe quoi, s’il sait vendre. Et même oublier l’essentiel s’il ne vend pas ; quand on va en Chine, droits de l’homme et tout le reste peuvent durer 17 secondes sur 36 heures, car il y a urgence : il faut vendre ! Ah, Mammon : on dit que c’est le nerf de la guerre ; et la politique, c’est la guerre !
Aussi marchand l’est-on depuis toujours, quand on y entre : les campagnes sont de la pub, les élections, un grand jour de marché et le produit qu’on achète n’est jamais garanti avant 5 ans, sans service après-vente non plus ! (1) Achète et ferme-la. (2) Boycotte et on te livre quand même : les autres achèteront pour toi : ils sont si généreux ; après tu n’auras qu’à te débrouiller avec : tu aurais mieux fait de choisir toi-même c’est-à-dire de faire comme indiqué au (1). Les rois n’ont même plus besoin de se transformer en marchand, ils viennent du marché : la terre a donné son fruit. Quand ils ont fini de nous livrer une année de produits, un mariage-pour-tous-sauf-moi par exemple, il faut se serrer les dents et se demander sans se mordre la langue : quel sera le prochain qu’on réussira encore à nous fourguer : ou plus métaphysico-existentiellement, où allons-nous.
Quelqu’un que j’écoutais dernièrement se demandait bien si dans la confrontation multiséculaire Christ-César, ce dernier n’avait pas réussi à nous dissimuler sa défaite face à Mammon : le fait est là, la dissimulation de moins en moins réussie. Bien peu malin qui en voudrait une autre preuve. La grande question : Mammon n’a-t-il pas simplement supplanté tous les deux ; mais c’est déjà une autre question.
Il faudrait laisser ici à la parole à Rousseau, pour une fois que ce n’est pas sa faute. Il écrivait : « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. L’un vous dira qu’un homme vaut en telle contrée la somme qu’on le vendrait à Alger; un autre en suivant ce calcul trouvera des pays où un homme ne vaut rien, et d’autres où il vaut moins que rien » comme la Chine peut-être, où l’on peut faire de bonnes affaires. N’y voyez rien de méchant ! Rousseau ajoutait encore : « Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l’Etat que la consommation qu’il y fait » ; et encore, « Si le luxe produisait la félicité dont une nation policée jouit au-dedans, sans doute c’est parce qu’il procurerait du pain aux pauvres ; mais s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres ». Nous n’irons pas aussi loin ; il en faut dira-t-on : au point de transformer Sire en marchand ? Peut-être !
Mais écoutons aussi Montesquieu, l’autre père de notre modernité politique, l’autre mise en garde : « La félicité et la puissance apparente que le luxe communique, durant quelques temps aux nations est comparable à ces fièvres violentes qui prêtent dans le transport une force incroyable au malade qu’elles dévorent, et qui semblent ne multiplier les forces d’un homme, que pour le priver, au déclin de l’accès, et de ces mêmes forces, et de la vie ». Pensons au Cas Huzac et passons-nous des commentaires ici.
Mais, le meilleur pour la fin évidemment, c’est chez Voltaire qu’il faut aller le chercher car c’est lui qui a gagné ; il nous avait trouvé la nouvelle religion dont respire toute notre modernité et Sire notre roi peut s’excuser de n’être qu’un cas parmi d’autres, combattant à armes égales avec les adversaires : « Entrez dans la Bourse de Londres, écrit-il, cette place plus respectable que bien des cours; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute; là, le presbytérien se fie à l’anabaptiste, et l’anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire; celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit; celui-là fait couper le prépuce de son fils et fait marmotter sur l’enfant des paroles hébraïques qu’il n’entend point; ces autres vont dans leur église attendre l’inspiration de Dieu, leur chapeau sur la tête, et tous sont contents ». A la fin tout le monde est content, prophétise-t-il ; sauf bien sûr les infidèles qui se multiplient et qui sont laissés sur le carreau. Mais qu’est-ce qu’il en a à foutre Voltaire et Sire et les autres ?
Il faudrait un Autre pour nous dire que pour combattre un adversaire, il faut utiliser d’autres armes que lui. Vous savez à qui je pense et vous savez combien son message est moins mielleux et facile que celui de Voltaire : ah Mammon, quand tu nous tiens !

Les papes, leur image et nous…

Le septième concile oecuménique (Nicée II) devait traiter une question grave qui divisa les chrétiens pendant près d’un siècle : était-il légitime ou non, le culte rendu aux images : d’une part les iconolâtres qui tombaient dans des excès aussi surprenants que prendre une image pour parrain ou marraine, célébrer non plus sur l’autel mais sur des images, gratter la peinture des icones et la mélanger au vin à consacrer, etc. et de l’autre, les iconoclastes qui pour réagir contre ces excès brisaient, vandalisaient les images saintes (d’où leur nom). Cette longue querelle qui survécut au Concile avait été résolue par celui-ci d’une façon assez curieuse : il ne fallait pas considérer l’image comme un écran – ce qui était l’argument clef des iconoclastes – mais comme une transparence. Et cette logique avait une profonde accointance avec le mystère chrétien qui voyait dans le Christ, l’image parfaite de Dieu en même temps que la transparence même du Père : l’incarnation donnait une légitimité aux images et les relativisait du même coup. Car, une image transparente, il en faut beaucoup pour ne pas remarquer que c’est véritable paradoxe ; voilà donc un paradoxe de plus dans la compréhension du mystère chrétien. Même si, contre la psychologie fiévreuse et scrupuleuse des iconoclastes, ce Concile confirma le culte des images du Christ, de la Vierge et des Saints, il ne le fit cependant qu’en relativisant l’image au point de la faire disparaître ; contre les iconoclastes qui saccageaient les œuvres d’art et de vénération pour les faire disparaître, le Concile de Nicée II, me semble-t-il, supprime les images sans les faire disparaître : pour qu’une image soit transparente en effet, il faut qu’on puisse in fine l’oublier pour ne plus voir que ce qui se profile derrière sa transparence ou à travers elle.
Au moins et pour être plus proche de l’esprit des canons du Concile, il faut affirmer que tout en reconnaissant la valeur des images, il en fixait clairement les limites quoique de façon positive : en affirmant que l’image renvoie à une réalité originale, il affirme que l’image est incapable de dire la réalité ! Ce faisant, il confondait les iconoclastes et les iconodules les plus invétérés dans la même erreur : les premiers comme les seconds croyaient la réalité renfermée dans l’image mais n’en tiraient juste pas les mêmes conséquences.
De cette théologie, on peut tirer une conséquence. Une image peut ne pas manquer d’aspérités ; elle peut même en présenter d’énormes, de détestables, mais il s’agit de dépasser cette image pour rejoindre celui qu’elle est censée figurer. Il ne s’agit pas de nier la différence d’état d’esprit que cela comporte de s’incliner devant une représentation du Christ avec une épée ou la même représentation avec une fleur. Mais radicalement, cette différence de culte viendrait non pas d’un Christ différent derrière les images mais seulement d’une incapacité à dépasser les images pour rejoindre l’authentique Seigneur dont les images sont des fragments de réalité. Ainsi, le prochain est-il toujours image de Dieu quel que soit le poids de péché qui lui barbouille la figure.
Cependant, cette théologie de l’image qu’on a appelé la théorie du transitus (F. Boespflug) ne saurait plus, aujourd’hui, être maintenue sans équivoque. En témoigne le fait que dans notre culture de plus en plus médiatique, l’image et la réalité se disent simultanément sans que la première renvoie plus à la seconde, surtout sans qu’il y ait ce moment de contemplation nécessaire pour pouvoir passer outre. C’est l’illusion du reportage que de vouloir faire passer le réel dans l’image sans faire toujours soupçonner que cette réalisation est une déréalisation fictive puisque l’image ne saurait jamais coïncider avec la réalité. On n’insiste qu’assez trop et souvent sur la possible confusion du réel et du virtuel que les jeux vidéos produiraient dans la conscience de certains jeunes gens. C’est aussi l’obsession de la com qui – et celle-là au moins ne nous échappe pas – nous cachent des réalités plus sinistres que celles qu’elle nous présente. C’est enfin toute la stupidité d’une phrase comme « c’est vrai, ça passait à la télé » dont nous serions tous davantage prompts à dénoncer la résonance crétine à nos oreilles qu’à percevoir l’absurdité quand elle informe plus subtilement certains de nos discours. Iconolâtres des temps modernes, nous en sommes sûrement tous là, fils de notre temps et il n’y a peut-être pas à en chier une pendule.
Cependant cette longue digression historique et sa conclusion conformisante ne suffit pas à apaiser l’inquiétude qui l’a motivé et qui se formule en une question : en quoi sommes-nous encore, chrétiens modernes, fidèles à la lecture nicéenne (dogmatique?) de l’image comme transparence (malgré des aspérités) et non totalement convertis à la vision moderne de cette image-télé-réalité dont nous sommes les consommateurs quotidiens ?
Allons de cette question à nos papes. La transition est courte mais comme le titre l’indiquait, il s’agissait d’en arriver là. Nous n’avons finalement accès à eux qu’à travers des médias – des images – auxquelles nous accordons plus ou moins de crédibilité. Et le piège n’est pas là où nous croirions : le piège ne réside pas dans les médias auxquels nous n’accordons pas de crédibilité : eux instaure d’emblée la distance critique qui permet d’aller de leur image à la réalité. Le piège est précisément ailleurs, dans les médias qui nous paraissent crédibles : car, plus nous accordons de la crédibilité à certaines images, plus nous avons tendance à croire qu’elles renferment la réalité et moins nous sommes capables de cette transitus dont Nicée II fait le cœur de la théologie de l’image. Alors, résolument iconoclastes ou iconodules ?
Vis-à-vis du pape émérite, je nous vois plus iconoclaste que la moyenne avec cette envie presque enfantine de briser ou mieux de rejeter toute image qu’il pouvait renvoyer tout en lui ménageant – charité chrétienne oblige – quelques concessions blafardes : grand théologien et tout le bazar ! Nous avons un nouveau pape depuis peu et la joie et l’enthousiasme qui sont miens dès le début n’a pas tari un sous ! Vis-à-vis de lui, je crois cependant que nous soyons plus iconodules que jamais. Nous sommes dans cette immédiateté jouissive du corps et de l’esprit que nous procure l’image que nous renvoie l’Eglise. Pensant au pape François, combien il doit être gêné dans son style que les caméras le suivent partout ! Mais le monde en a besoin et nous serions coupables de ne pas lui donner ces images si nous n’en restons pas dupes nous-mêmes. Car alors, nous serions entrain peut-être de réaliser ce rêve d’ailleurs plus libéral que chrétien de mettre tout le monde d’accord, de séduire le monde. Au risque d’oublier que dans ce rôle de séducteur, excelle un ange déchu qui, entre autres, sait d’ailleurs très bien manipuler les images. Iconoclastes ou iconodules, nous reproduisons ce débat vieux de treize siècle et dont le Concile de Nicée II a renvoyé les protagonistes dos à dos (ou main dans la main) et nous en reproduisons l’erreur fondamentale : renfermer la réalité dans l’image.
Par-delà Vatican II, Nicée II nous rejoint dans l’effort vers cette « attitude herméneutique qui permet de rechercher ce qui n’apparaît pas au premier regard et de cheminer, au-delà du visible, vers l’invisible qui ouvre au mystère, qui introduit à la dimension spirituelle et même sacrée du monde visible » (Voir cet article). Y aurait-il donc quelque chose à voir par-delà les papes qu’ils soient Benoit XVI ou François ? Je ne sais. Je crois seulement après ce parcours une et deux choses ; la première : lorsque l’image prétend représenter le réel, lorsqu’elle ferme cette distance critique où nous existons, elle fait écran au lieu d’être transparence ; elle nous enlève la Parole dans laquelle seule une communion peut exister : il n’est pas indifférent à cela que Dieu soit entré en communion avec nous par sa Parole et que son Verbe image parfaite de son visage, soit toute transparence. C’est pourquoi l’intuition de Nicée II demeure toujours vraie : l’image a toute sa raison d’exister à condition de nous rendre, par sa présence même, iconoclaste : l’image n’est vecteur de la vérité qu’en consentant à son propre dépassement et à sa propre subversion et cela est loin de la logique des médias crédibles ou pas qui fidélisent la clientèle à l’image. La deuxième et qui est la plus importante : je pense à ces chrétiens perdus d’un coin de la terre qui vivent sans radio ou télé pour se soucier de l’image du pape. Certes, il y en a très peu ou peut-être pas du tout dans la configuration actuelle de notre monde à la globalisation galopante avec le cortège de toutes ses technologies nouvelles. Si tel était le cas, considérons le fait alors comme l’hypothèse du bon sauvage ou de l’état de nature ! Mais je pense à eux et à cette forme de communion non médiatisée qu’ils vivent avec l’Eglise entière et le successeur de Pierre. Il n’y a pas de doute que dans cette pauvreté même de leur communion, ils auraient beaucoup à nous apprendre… à nous autres modernes !

C’est ça la démocratie?

Je viens d’un pays réputé pas très démocratique. On y survit encore et on s’y débrouille. Tout n’y est pas aussi pire – sinon on en serait tous partis – que le racontent les chroniqueurs qui à l’occasion vont puiser des infos sur wikipedia. Il n’empêche que les manifs de protestation qui n’ont pas de suite, les modifications de constitution ou de statuts pour briguer un n-ième mandat, les magouilles juridico-parlementaro-oportunistes pour masquer l’impunité, des journalistes envahissant les médias populaires pour expliquer que tout va bien pendant qu’on subit le contraire, et tutti quanti… j’en connais plus que la plupart des habitants de ce pays où je vis depuis quelques années.
J’y suis arrivé pour mille autres bonnes raisons. Mais je n’ignorais pas en faisant mes valises que j’allais dans le pays de la liberté. De la démocratie. J’en apprendrai des choses me disais-je, de mon séjour. Et on en apprend des choses, un peu moins de celles qu’on espérait, un peu moins de la façon dont on se l’imaginait.
On apprend par exemple que pour 10.000 personnes qui manifestent dans les rues de Benghazi, ce pays est prêt à dépenser des millions d’euros pour aller « libérer » les Lybiens. À moins que ce soit pour d’autres raisons ; mais n’allons pas prêter des intentions à qui n’en a pas et gardons-nous de citer d’autres exemples qui feraient bientôt polémique. Mais on y apprend quand même que ce pays est prêt à exporter la démocratie pour cent mille personnes qui manifestent ici ou ailleurs et que sur son propre territoire, pour ses propres citoyens, il est incapable de considérer le cri de près d’un million de personnes qui manif pour tous pour demander le débat sur une loi qui leur est quand même passée sous le nez ! Comme dit ce proverbe de chez moi, « Quelle que soit la longueur du jet de l’urine, les dernières gouttes retombent toujours entre les cuisses ». Mais, mes aïeux ont oublié d’ajouter que ces dernières, souvent on ne les voit pas tant on est fier de considérer la distance qu’on a faite.
On y apprend aussi que la responsable des patrons de ce pays envisage modifier les statuts de son organisation pour briguer un nouveau mandat comme on l’avait fait au Togo pour le Boss, comme on a failli le faire au Sénégal, comme on envisage le faire au Cameroun. Et on ne parle pas du bal Fillon-Copé dont il semble préférable de ne plus parler ! Mais il y a plus encore : on apprend par exemple qu’on fait passer une loi d’amnistie en vitesse pour blanchir certains syndicats trop violents qui font électeurs de quelques partis politiques ! Dans mon pays, même si on les connaissait, on nous aurait simplement « blagué » avec une enquête interminable : « l’enquête est en cours », et bien sûr elle n’aurait jamais abouti ! Comme j’ai envie de leur crier : « Hé les gars, regardez par ici : il y a des moyens plus propres de s’en sortir ».
Et puis, dans le pays de la liberté d’expression, on voit toujours les mêmes journalistes, invités dans tous les médias nous raconter la même histoire ! Il y en a que je zappe dès que je les entends annoncés ! Quoi donc ? C’est pas le pays de la liberté ? Si t’aimes pas, zappe ! Et au moins je suis libre de faire ça : zapper !
C’est pas étonnant qu’il y en ait qui zappe en s’immolant par le feu (ça n’a rien de rigolo). D’autres qui partent en Mordovie pour enfin retrouver la liberté et même un ministre qui, aux obsèques de Hugo Chavez, se prend à rêver d’autre chose. Sûr que je partirai d’ici en ayant appris beaucoup de choses ! Sûr !
Mais, dites donc, c’est ça la démocratie ?

Le grand inquisiteur et les trois tentations (1)

Demain, premier dimanche de Carême, c’est le récit des tentations du Christ dans l’évangile de Luc que nous méditerons. Je ne crois pas que ce texte ait été jamais mieux commenté que sous la plume de Dostoievski dans la fameuse légende (ou poème) du grand inquisiteur de son fameux Les frères Karamazov. Je n’ai jamais réussi à lire ce roman en entier (oh qu’il est long) mais cet extrait du grand inquisiteur, je le lis et le relis sans répit. En panne d’inspiration pour mon homélie de demain, j’y suis encore revenu et je crois que je vais en publier le texte entier sur ce blog, par petit bout. Il est désormais dans le domaine public et ceux qui voudraient peuvent télécharger l’extrait ici ou le livre entier ici. C’est le Grand Inquisiteur qui interroge l’Etranger (le Christ) dans l’obscurité d’une geôle:

« L’esprit terrible et intelligent, l’esprit de la négation et du néant, continue le vieillard, — le grand esprit T’a parlé dans le désert et les livres nous racontent qu’il T’a « tenté ». Est-ce vrai ? Et pouvait-on dire quelque chose de plus vrai que ce qu’il T’a annoncé dans les trois questions ou, pour employer le langage de l’Écriture, dans les trois « tentations » que Tu as repoussées ? Si jamais il s’est accompli sur la terre un miracle authentique, foudroyant, c’est ce jour-là, le jour des trois tentations. Le fait seul que ces trois questions ont été posées est par lui-même un miracle. Admettons par simple hypothèse que ces trois questions du terrible esprit aient complètement disparu des livres, et qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer ; supposons que dans ce but on réunisse tous les sages de la terre — hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poètes, et qu’on leur dise : imaginez, composez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais, de plus, expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire future du monde et de l’humanité, — penses-Tu que ce congrès de toutes les intelligences de la terre pourrait inventer quoi que ce soit d’aussi fort et d’aussi profond que les trois questions qui T’ont été posées alors dans le désert par le puissant et intelligent esprit ? Rien que d’après ces trois merveilleuses questions, on peut déjà comprendre que ce n’est pas à un esprit humain, contingent, que Tu as eu affaire, mais à l’esprit éternel, absolu. Car dans ces trois questions est, pour ainsi dire, condensée et prédite toute l’histoire ultérieure de l’humanité ; ce sont comme les trois formes dans lesquelles se concrètent toutes les insolubles contradictions historiques de la nature humaine sur toute la terre. Alors cela ne pouvait pas être encore aussi évident, parce que l’avenir était inconnu, mais maintenant que quinze siècles se sont écoulés, nous voyons que tout a été si bien deviné et prévu dans ces trois questions, qu’on ne peut rien y ajouter, rien en retrancher. Décide donc Toi-même qui avait raison : Toi ou celui qui T’a interrogé alors?

(Première tentation)

Rappelle-Toi la première question ; en voici le sens, sinon le texte : « Tu veux aller dans le monde et y aller les mains vides, promettant une liberté que dans leur bêtise et leur perversité innées ils ne peuvent même pas comprendre, dont ils ont une peur affreuse, — car pour l’homme et pour la société humaine il n’y a jamais rien eu de plus insupportable que la liberté ! Mais vois-Tu ces pierres dans ce désert aride et nu ? Change-les en pains, et l’humanité courra derrière Toi, comme un troupeau, reconnaissante et soumise, quoique tremblant toujours que Tu ne retires Ta main et que Tes pains ne lui soient ôtés. » Mais Tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté et Tu as repoussé cette proposition, car que deviendrait la liberté, as-Tu pensé, si l’obéissance était achetée par des pains ? Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais sais-Tu qu’au nom de ce même pain terrestre l’esprit de la terre se dressera contre Toi, qu’il Te livrera bataille, qu’il Te vaincra, et que tous le suivront en s’écriant : « Qui est semblable à cette bête ? Elle nous a donné le feu du ciel ! » Sais-Tu que des siècles passeront et que l’humanité proclamera par la bouche de ses savants et de ses sages qu’il n’y a pas de crime et, par conséquent, pas de péché, qu’il n’y a que des affamés ? « Nourris-les et alors demande-leur des vertus ! » Voilà ce que la science et la sagesse humaine écriront sur le drapeau qu’elles lèveront contre Toi et par lequel Ton temple sera renversé. À la place de cet édifice il s’en fondera un autre, une nouvelle tour de Babel qui, sans doute, ne sera pas plus achevée que ne l’a été la première, mais Tu aurais pu en prévenir l’édification et épargner aux hommes mille ans de souffrances, — car ils viendront à nous après avoir, pendant mille ans, peiné à construire leur tour ! Alors de nouveau ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous nous cacherons (car nous serons encore persécutés et martyrisés), ils nous trouveront et crieront vers nous : « Nourrissez-nous, car ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné ». Et alors nous achèverons leur tour, car celui-là l’achèvera qui les nourrira, et nous seuls les nourrirons, en Ton nom : nous leur dirons faussement que c’est en Ton nom. Oh, jamais, jamais ils ne se nourriront sans nous ! Aucune science ne leur donnera du pain, aussi longtemps qu’ils resteront libres, mais, en fin de compte, ils déposeront leur liberté à nos pieds et ils nous diront : « Asservissez-nous, pourvu que vous nous donniez à manger ». Eux-mêmes finiront par comprendre que la liberté est incompatible avec le pain terrestre en abondance suffisante pour chacun, parce que jamais, jamais ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils ne pourront jamais être libres, attendu qu’ils sont faibles, vicieux, nuls et mutins. Tu leur as promis le pain du ciel, mais, je le répète, peut-il entrer en comparaison avec celui de la terre, aux yeux de la race humaine qui est faible, qui est éternellement vicieuse et ignoble ? Et si, au nom du pain céleste, Tu attires à Toi des prosélytes par milliers et par dizaines de milliers, que deviendront ces millions, ces dizaines de millions, qui ne seront pas capables de mépriser le pain de la terre pour celui du ciel ? Ou bien n’aimes-Tu que les grands et les forts qui se comptent par dizaines de mille ; et les autres, nombreux comme les sables de la mer, ces êtres faibles mais qui T’aiment, les regardes-Tu seulement comme des matériaux pour les grands et les forts ? Non, à nous les faibles aussi sont chers. Ils sont vicieux et insubordonnés, mais à la fin ils ne laisseront pas de devenir obéissants. Ils nous admireront et nous regarderont comme des dieux parce que, en nous mettant à leur tête, nous aurons consenti à supporter le poids de la liberté et à régner sur eux, — tant, à la fin, ils auront peur d’être libres ! Mais nous dirons que nous sommes Tes disciples et que nous régnons en Ton nom. Nous les tromperons encore, car nous ne Te laisserons pas approcher de nous. Dans cette imposture consistera notre souffrance à nous autres, attendu que nous devrons mentir. Voilà ce que signifiait la première question dans le désert, et voilà ce que Tu as repoussé au nom de la liberté que Tu mettais au-dessus de tout. Et pourtant dans cette question était renfermé le grand secret de ce monde. En acceptant les « pains », Tu aurais répondu à l’éternelle et unanime préoccupation de l’humanité : — « devant qui s’incliner ? »

Il n’y a pas de souci plus constant et plus douloureux pour l’homme laissé libre, que de chercher au plus tôt un objet de vénération.

Et je trouve que cette dernière phrase est un condensé de génie… et de réalisme. La suite demain…

Adios amigos

ça commence à devenir maniaque de me demander à chaque fois si j’ai le droit de publier  un texte et en l’occurrence celui qui va suivre. Mais s’il pouvait avoir un intérêt dans trois mois, j’aurais attendu. Vous comprendrez après avoir lu. Ce devait être mon homélie pour ce mercredi des cendres. Mais un autre prêtre était à la messe et je l’ai laissé présider. Ecrit dans le « feu de l’action », c’est après que je me suis rendu compte en en créant la version électronique, combien ç’aurait été long mon homélie. Peut-être ç’aurait été une pénitence pour eux et pour moi.


Chers frères et sœurs,
Nous entrons aujourd’hui, par la célébration des cendres, dans le temps du carême. Dans l’Eglise ancienne, ce sont aux pécheurs publics, ceux dont le péché était connu de tous le monde – hérésie, apostasie, adultère, etc. – qu’on imposait les cendre au début du carême. Ensuite, on les excluait de la communauté pendant 40 jours – on les mettait en quarantaine – jusqu’à leur réconciliation avec la communauté le jeudi saint. C’est donc un geste réservé aux pécheurs publics que nous allons poser sur nous-mêmes ce soir. Pourquoi ? eh bien, parce que nous sommes tous des pécheurs publics et nous venons nous-mêmes, il n’y a pas longtemps d’étaler notre péché aux yeux du monde entier et le monde en rit allègrement.
Depuis lundi, je répète la même chose et j’en demande d’ailleurs pardon à ceux qui sont venus aux messes que j’ai dites. Je répète les mêmes chose parce que ça me fait mal. Je me suis couché comme vous le soir du dimanche pour me réveiller le lendemain avec une nouvelle terrible : le pape démissionne.
Ici, on salue son courage, là on loue sa lucidité mais moi ça me fait mal. Ceux qui ont longtemps tapé sur lui sans pitié, ciré hola ! quand il avait osé dire quelques vérités sur la politique – ou faudrait-il dire le business – du sida en Afrique, ceux qui ont crié gare lorsqu’il a osé dire quelques vérités dérangeantes sur la violence dans les religions… et j’en passe des meilleurs de ce pontificat… eh bien tous ceux-là versent des larmes de crocodiles et l’affublent partout d’une lucidité, d’une respectabilité nourrie de centaines autres adjectifs élogieux ; je crois nous serions dupes de leurs accorder quelque crédit car c’est à peine s’ils arrivent à cacher leur ironie et leurs rires sous le manteau du politiquement correct.
Adios…



Mais cela, c’est connu. Lorsque Jean Paul II avait quitté ses fonctions en mourant, tout le monde s’est mis à applaudir et jusqu’à ce jour on continue, en feignant d’oublier qu’en 2004, soit un an avant sa mort, un groupe d’activistes homosexuels avait déposé une plainte à la Cour Pénale Internationale, demandant qu’un mandat d’arrêt international soit lancé sans pitié contre ce vieillard tout tremblant que nous voyions à la télé (cliquez ici pour voir cet ancien billet). Ce n’est donc pas cela qui fait mal. C’est la vieille tactique du monde depuis 2000 ans. N’était-ce pas pareil pour le Christ ? Que ceux qui ont crié « Crucifie-le, crucifie-le » aient été les mêmes à quitter le pied de la croix en se frappant la poitrine ? Et où est-il écrit que le disciple sera mieux traité que son maître ?
Non ce qui (me) fait mal, ce n’est pas cela. Ce qui me fait mal, c’est que pendant qu’il subissait ainsi les foudres de l’extérieur, nous dans l’Eglise, nous ne l’ayons guère ménagé. Et quand je dis nous, je parle de nous tous. Vous et moi, les prêtres, les évêques, les cardinaux et l’Eglise entière n’avons guère ménagé le Saint Père. Des coups que évêques et cardinaux se sont assenés avec violence au Vatican dans l’affaire des fuites de documents sensibles, aux scandales sexuels ou financiers jusqu’au dernier d’entre nous ici qui s’oppose au pape pour montrer qu’il est un chrétien moderne, que n’avons-nous pas fait, que n’avons-nous pas fait chers amis, pour fatiguer ce pape qui n’essayait que de donner le meilleur qu’il peut ?
Il ne s’agit pas ici de fustiger la liberté de parole et de pensée dans l’Eglise ? Mais lorsque tout le monde a fini de parler et de penser, quel spectacle d’Eglise laissons-nous ! Le monde le voit et en rit. Il faudrait lire tout les jours ces paroles de Joël dans la première lecture d’aujourd’hui : « Entre le portail et l’autel, les prêtres, ministres du Seigneur, iront pleurer et diront : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : ‘Où donc est leur Dieu ?’ »
Certes, il a dit – et il faut le croire – que ce sont ses forces diminuant qui l’ont amené à cette décision. Certes, en 8 ans, nous avons vu ses cheveux grisonner, ses forces diminuer à vue d’œil et il ne faut pas le nier. Mais au-delà de ces souffrances physiques, je vois surtout les souffrances morales de cet homme dépassé par ces querelles intestines, devant le spectacle d’une Eglise qui prêche l’unité de l’humanité entière et qui est si divisée en milles factions. Quelle image de l’Eglise d’étaler ainsi notre péché devant le monde ! Voilà ce qui fait mal.
Maintenant, tout le monde nous promet un pape jeune qui viendra par sa jeunesse nous changer en chrétiens modernes et nous sommes tentés de prendre ça pour argent comptant oubliant que vieux ou jeune, c’est Jésus Christ notre Seigneur qui guide sa main. Ce qu’il nous faut chers amis, ce n’est pas jeunesse. Ce qu’il nous faut, ce n’est guère non plus d’un vieux avec l’illusion que l’âge rime avec le sage. Ce qu’il nous faut, c’est la conversion. Il n’y a pas de santé, il n’y a pas de jeunesse qui tienne devant un désordre et un tel endurcissement du cœur. Un pape jeune ou pas, il ne faut pas donner cher de sa peau s’il tombe dans cette Eglise de mésalliances et désunions, de chrétiens incapables dans une diversité légitime de proclamer au monde d’une même voix le même message du Christ.
C’est le seul signe d’espoir pour moi au milieu de ma peine : le pape annonce sa démission au début du carême et je ne pense pas que ce soit un geste gratuit et anodin de sa part.
Le premier message qu’on devrait en retenir – et peut-être son dernier – c’est que ce dont nous avons besoin aujourd’hui comme toujours, ce n’est pas d’un pape jeune, ce n’est pas d’une Eglise moderne, ce n’est pas d’une Eglise qu’on applaudit dans les médias… ce dont nous avons besoin du haut en bas de l’échelle, c’est de conversion et d’elle seule. La question presque désespérée de Jésus, vous la connaissez mieux que moi : « quand le fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre » ? Mes frères, convertissons-nous et revenons à l’évangile.

Le silence des souvenirs

En général, les fois où je me trompe sont les fois où j’ai cru avoir raison. Alors je ne sais pas si j’ai raison de publier ce texte mais j’en ai ressenti comme un besoin irrésistible (là encore, les psy derrière – indulgences!). J’ai célébré aujourd’hui les obsèques d’un homme dont j’avais accompagné la femme il y a une dizaine de mois; ce qui a permis de garder le lien avec les enfants qui m’ont demandé de célébrer les obsèques de leur père, atteint avant de mourir non pas d’Alzeihmer mais d’une forme de perte de la mémoire et du souvenir. J’avais déjà lu entre temps le puissant texte de Ch. Bobin, La présence pure, qu’il avait écrit pour son papa. Alors, lorsque j’ai écrit mon homélie aujourd’hui, j’ai repensé à toutes ces personnes qui entrent dans le silence sur eux-mêmes avant d’entrer dans le silence de Dieu. Et comme tout ce qui traine sur internet est comme une bouteille à la mer qui peut toujours échouer sur une côte, je le lâche. Le premier paragraphe est librement adapté d’un autre livre (j’ajouterai le titre plus tard)! Bonne lecture… Évidemment, j’ai changé le nom (Et pourquoi Balthasar?! Et pourquoi pas?)

Le pèlerinage terrestre de Balthasar est terminé et il rejoint désormais dans l’éternité ceux avec lesquels il a partagé une partie de l’existence, ceux qu’il aimés. Il rejoint aussi ceux qui l’ont peut-être fait souffrir. Ce que fut son existence demeure un secret de Dieu et lui-même. Ce que furent ses printemps, ses étés, ses automnes ou ses hivers, ses joies ou ses épreuves, ses ombres et ses lumières… Tout cela, il l’emporte avec lui, au jardin de Dieu. Le déroulement d’une vie, c’est comme un long cheminement pour aboutir au terme du voyage qu’est l’éternité. Mais les itinéraires ne sont pas toujours des routes bordées de fleurs. Il faut parfois faire son passage au milieu d’épines, souffrir dans sa chair pour retrouver un parcours plus accueillant. Il est des zones de désert sans aucun contact humain et subitement, on se trouve accueilli au milieu d’une foule en liesse. C’est par la zone de désert que s’achève son parcours terrestre. Et nous espérons qu’au moment où il brise ses attaches terrestres, c’est Jésus accompagné de ceux qu’il a aimés qui est là pour l’accueillir et le mener au Père.
En parlant des zones de désert de chacune de nos vies, j’ai pensé aux derniers jours de la vie de Balthasar et me suis posé cette question : Faut-il dire une parole quand tout nous invite au silence ? Faut-il risquer un mot quand il nous semble qu’il n’y a plus rien à dire ? Les dernières années de la vie de Balthasar, sa mémoire défaillant avec le temps, ses souvenirs portés vers le silence au fil des jours nous invite à poser cette question au moment de lui rendre un dernier hommage : faut-il se taire et prolonger le silence que nous avions déjà avec lui aux dernières heures de sa vie ? Même si depuis le début j’ai rompu ce silence, je pense qu’il faudrait le garder : parce que c’est seulement en lui que se révèle le mystère de l’existence. C’est seulement lorsque la mort succède à une vie remplie qu’on peut vraiment mesurer le poids de cette vie et sa juste valeur. C’est seulement lorsque le silence intervient qu’on peut mesurer le poids de la parole qui le précédait. Avant de mourir, Balthasar a connu ce silence de la mémoire qui ne répondait plus quand on l’interrogeait, ce silence des souvenirs qui ne remontaient plus quand on allait les chercher. Et nous l’avons vécu avec lui : dur apprentissage, dur labeur en effet ; mais c’est un labeur qui nous apprend, de façon d’ailleurs paradoxale, qu’au-delà du silence, une autre forme de parole est possible ; qu’au-delà de l’absence, une autre présence peut se faire jour ; qu’au-delà des souvenirs, une autre communion peut être réelle ; qu’au-delà de la mort elle-même, une autre Vie n’est pas seulement imaginable, pas seulement souhaitable mais effective.
Mais puisque c’est un silence d’où nait une nouvelle parole, c’est un silence qui est destiné à être dépassé ; car, il ne faut pas qu’il soit une résignation ; il ne faut pas qu’il devienne le lieu d’un abandon, ni celui du fatalisme. C’est pourquoi, il est bon de parler aujourd’hui du cœur de la nuit, du cœur du silence : et en réalité, c’est ce que nous faisons toute notre vie : prendre le dessus sur les lieux de peine, surmonter les heures de douleur, et de mort qui peuvent nous assaillir, être toujours prêt à prendre le dessus.
Et c’est ce message que nous livre l’évangile de toujours et celui encore que nous avons écouté tout à l’heure. « Si le grain de blé ne meurt, on ne sait pas le fruit qu’il porte ! Mais s’il meurt, alors seulement il peut devenir un arbre et porter beaucoup de fruit » ! Il meurt le grain, dans le silence de la terre, et il renait à autre chose, comme un arbre qui donne du fruit. C’est d’abord, cette victoire que nous célébrons quand nous nous rassemblons pour les obsèques et c’est ce que nous espérons dans notre prière pour Balthasar notre frère.